Chapitre 08 - Celle qui ne pleurait plus

Chapter 08 - Chapitre 08 - Celle qui ne pleurait plus
Diane Morel ne ressemblait pas Ă une revenante. Elle avait la voix calme, des chaussures couvertes de boue et une façon trĂšs concrĂšte de dĂ©placer les objets avant de sâasseoir, comme quelquâun qui avait longtemps vĂ©cu dans des lieux oĂč il fallait pouvoir fuir vite.
Elle expliqua quâelle avait travaillĂ© comme comptable pour une filiale de la fondation Delcourt. Camille lâavait recrutĂ©e aprĂšs avoir dĂ©couvert des anomalies. Ensemble, elles avaient suivi les virements jusquâĂ des sociĂ©tĂ©s contrĂŽlĂ©es par Victor Lemaire.
â Seraphina servait de prĂȘte-nom sans comprendre lâensemble, dit Diane. SolĂšne servait de levier. Moi, jâĂ©tais la comptable quâon pouvait faire taire. Camille Ă©tait la seule qui avait assez de pouvoir pour tout rĂ©vĂ©ler.
â Pourquoi dites-vous que la voiture Ă©tait destinĂ©e Ă Seraphina ? demanda Ronan.
Diane ouvrit le dossier.
La veille de lâaccident, Camille et Seraphina avaient prĂ©vu de se retrouver Ă la maison de la falaise. Seraphina devait prendre la voiture de Camille depuis Paris, tandis que Camille voyagerait avec Madeleine. Au dernier moment, Elara avait eu de la fiĂšvre. Seraphina avait annulĂ©. Camille avait pris la voiture seule.
â Le siĂšge avait Ă©tĂ© avancĂ© par Camille au dĂ©part, expliqua Diane. Mais les rĂ©glages Ă©lectroniques enregistrĂ©s la veille correspondaient Ă la taille de Seraphina. Quelquâun avait prĂ©parĂ© la voiture lorsquâil pensait quâelle conduirait.
â Victor voulait tuer Seraphina ?
â Il voulait supprimer une complice qui commençait Ă parler.
Seraphina regardait la mer par la fenĂȘtre.
â Camille est morte Ă ma place.
Ronan sentit la douleur se transformer. Pendant quatre ans, il avait imaginĂ© Camille perdant le contrĂŽle sur une route mouillĂ©e, seule dans la nuit. Ă prĂ©sent, chaque dĂ©tail prenait un autre sens : son appel interrompu, les freins qui nâavaient pas rĂ©pondu, le rapport classĂ© trop vite.
â Pourquoi la police nâa-t-elle rien vu ?
â Parce que lâexpert mandatĂ© travaillait pour une sociĂ©tĂ© appartenant Ă Victor, rĂ©pondit Diane. Et parce que vous avez signĂ© la clĂŽture de lâenquĂȘte.
Ronan se souvenait du bureau blanc, de Victor assis Ă cĂŽtĂ© de lui, de la phrase rĂ©pĂ©tĂ©e doucement : « Il faut laisser Camille reposer. » Il avait signĂ© sans lire. Il Ă©tait incapable de prononcer le prĂ©nom de sa femme sans sâeffondrer.
â OĂč est SolĂšne ? demanda-t-il.
Diane regarda Seraphina.
â Je ne lui ai jamais dit.
Seraphina se retourna lentement.
â Tu sais oĂč elle est.
â Je sais oĂč elle Ă©tait il y a trois mois.
â Tu mâas laissĂ©e croire quâelle Ă©tait peut-ĂȘtre morte.
â Parce que chaque fois que tu cherchais ta mĂšre, Victor te suivait. Tu Ă©tais son meilleur moyen de la retrouver.
Seraphina sâapprocha, le visage tendu.
â Donne-moi lâadresse.
â Pas avant que Ronan dĂ©cide ce quâil veut faire des preuves.
â Ce nâest pas Ă lui de dĂ©cider pour ma mĂšre.
â Non. Mais câest sa fille qui est menacĂ©e maintenant.
Ronan pensa à la poupée sans visage. à Elara recroquevillée sur le canapé. à la phrase attachée au ruban bleu.
â Victor sait que nous avons la clĂ© USB, dit-il. Il sait que Seraphina nâa pas quittĂ© le pays. Il cherchera SolĂšne pour nous forcer Ă rendre les preuves.
Diane acquiesça.
â Câest pour cela que je suis venue. Il ne nous reste pas neuf jours. Il nous reste peut-ĂȘtre neuf heures.
Elle sortit un téléphone simple, sans connexion internet, et composa un numéro. Personne ne répondit.
â SolĂšne vit sous le nom de Mireille Caron dans une rĂ©sidence prĂšs de Chartres, dit-elle. Une maison mĂ©dicalisĂ©e discrĂšte. Elle a eu un accident vasculaire il y a deux ans. Elle parle peu, mais elle comprend tout.
Seraphina ferma les yeux.
â Tu savais quâelle Ă©tait malade.
â Je lâai protĂ©gĂ©e comme je pouvais.
â En mâĂ©cartant.
â En empĂȘchant Victor de la trouver.
La colÚre de Seraphina vacilla. Pendant un instant, Ronan ne vit plus la femme élégante qui avait contrÎlé sa maison, mais une fille abandonnée qui ne savait pas à qui attribuer sa douleur.
Puis le téléphone de Diane sonna.
La résidence.
Elle décrocha, écouta, et son visage se durcit.
â Quand ? demanda-t-elle. Qui a signĂ© ?
Elle raccrocha.
â SolĂšne a quittĂ© lâĂ©tablissement il y a quarante minutes. Un homme est venu avec une procuration certifiĂ©e par MaĂźtre Lemaire.
Seraphina saisit son manteau.
â Nous partons maintenant.
Ronan lui barra le passage.
â Tu ne prends plus aucune dĂ©cision seule.
â Câest ma mĂšre.
â Et câest mon enfant quâils menacent.
â Alors arrĂȘte de me parler comme si nous Ă©tions dans des camps diffĂ©rents.
â Tu as placĂ© une gamelle devant Elara.
Le silence tomba.
Seraphina encaissa la phrase sans détourner les yeux.
â Je ne te demande pas de me pardonner. Je te demande de mâutiliser tant que je peux encore servir Ă quelque chose.
Diane consulta une carte. La route la plus rapide vers Chartres passait par Paris. Elle proposa de contacter un ancien policier qui lui devait une faveur. Ronan appela AgnÚs pour vérifier Elara.
Sa mÚre répondit aprÚs une longue sonnerie.
â Ronan, ne reviens pas au domaine.
â Pourquoi ?
â Les agents de sĂ©curitĂ© sont inconscients. Quelquâun a coupĂ© les camĂ©ras. Madeleine et moi sommes enfermĂ©es dans la cave Ă vin.
Le sang de Ronan se glaça.
â OĂč est Elara ?
Un silence. Puis la voix dâAgnĂšs se brisa.
â Sa chambre est vide.
Ă cet instant, Seraphina reçut une vidĂ©o. On y voyait Elara assise sur la banquette arriĂšre dâune voiture, saine et sauve mais trĂšs pĂąle. Ă cĂŽtĂ© dâelle, une femme ĂągĂ©e aux cheveux blancs tenait sa main.
SolĂšne.
Une voix dâhomme hors champ prononça calmement :
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â Apportez-moi la clĂ© USB et le carnet noir. Cette fois, aucun pĂšre nâarrivera avant la fin de la leçon.
La route vers la vérité venait de devenir une course pour sauver deux générations à la fois.