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Chapitre 03 - Le retour d’Agnùs

Chapter 03 - Chapitre 03 - Le retour d’Agnùs

AgnĂšs arriva quarante minutes plus tard dans un taxi gris, avec une petite valise, un manteau de laine trop chaud pour la saison et le visage fermĂ© de ceux qui ont longtemps rĂ©pĂ©tĂ© une conversation sans jamais croire qu’elle aurait lieu.

Ronan l’attendait dans le vestibule. Elara s’était endormie dans la bibliothĂšque, roulĂ©e sous une couverture, et Seraphina Ă©tait assise dans le petit salon, surveillĂ©e Ă  distance par le gardien de nuit. Elle avait refusĂ© de partir sans ses affaires. Ronan avait refusĂ© qu’elle monte seule Ă  l’étage.

Quand AgnĂšs franchit la porte, elle regarda son fils sans sourire.

— Tu as maigri, dit-elle.

— Toi aussi.

Ce fut tout. Trois années de silence réduites à deux observations inutiles.

Puis Elara apparut au bas de l’escalier, rĂ©veillĂ©e par le bruit. AgnĂšs ouvrit les bras. La petite fille descendit les derniĂšres marches et se jeta contre elle.

— Mamie, tu as reçu mes dessins ?

AgnĂšs se figea.

— Quels dessins, mon cƓur ?

Elara tourna la tĂȘte vers son pĂšre.

— Ceux que Seraphina envoyait.

Dans le salon, un verre se posa trop fort sur une table.

AgnÚs se détacha doucement de sa petite-fille et marcha vers Seraphina. Elle ne leva pas la voix.

— Tu les as gardĂ©s.

Seraphina croisa les jambes.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Les dessins. Les lettres. Les invitations d’Elara. Tu les as tous gardĂ©s.

— Vous aviez demandĂ© qu’on vous laisse tranquille.

— J’ai demandĂ© qu’on cesse de m’insulter. Je n’ai jamais demandĂ© qu’on me retire ma petite-fille.

Ronan sentit une honte lente lui remonter dans la poitrine. Pendant trois ans, Seraphina lui avait montrĂ© des messages supposĂ©ment envoyĂ©s par AgnĂšs : froids, cassants, parfois cruels. « Ne mĂȘle pas Elara Ă  nos diffĂ©rends. » « Je ne reviendrai pas tant que cette femme sera lĂ . » Il les avait crus parce qu’ils ressemblaient Ă  la colĂšre de sa mĂšre.

AgnÚs ouvrit son sac et en sortit un vieux téléphone.

— J’ai gardĂ© tout ce que tu m’as envoyĂ©, Ronan. Regarde.

Il parcourut les Ă©changes. Les messages n’étaient pas les mĂȘmes. Dans le tĂ©lĂ©phone d’AgnĂšs, ses rĂ©ponses avaient Ă©tĂ© chaleureuses, maladroites, parfois suppliantes. Elle demandait des nouvelles d’Elara. Elle proposait des rencontres. Elle s’excusait mĂȘme pour des mots qu’elle reconnaissait avoir prononcĂ©s trop durement.

Quelqu’un avait interceptĂ© leurs conversations et fabriquĂ© un mur entre eux.

— Tu avais accùs à mon compte, murmura Ronan en regardant Seraphina.

— Pour gĂ©rer tes appareils, oui. Tu me l’avais demandĂ©.

— Je t’avais demandĂ© de m’aider, pas de réécrire ma vie.

Seraphina se leva.

— Je ne vais pas rester ici Ă  servir de coupable idĂ©ale. Votre famille Ă©tait brisĂ©e avant moi. AgnĂšs dĂ©testait Camille parce qu’elle pensait qu’elle t’éloignait d’elle. Camille dĂ©testait AgnĂšs parce qu’elle se mĂȘlait de tout. Et toi, Ronan, tu as toujours prĂ©fĂ©rĂ© croire la version qui te permettait de ne pas choisir.

AgnĂšs pĂąlit.

— Camille et moi nous Ă©tions rĂ©conciliĂ©es.

— En secret, rĂ©pliqua Seraphina. Parce que vous saviez toutes les deux qu’il ne supporterait pas de dĂ©couvrir pourquoi.

Ronan posa le téléphone sur la table.

— Assez. Ma mùre est ici pour le carnet.

Le carnet noir Ă©tait restĂ© dans le bureau, posĂ© sur le sous-main en cuir. Ronan, AgnĂšs et Seraphina s’y rendirent tandis qu’Elara restait avec la gouvernante de nuit, appelĂ©e en urgence.

AgnĂšs referma la porte derriĂšre eux.

— OĂč est la clĂ© USB ?

— Dans le coffre, rĂ©pondit Ronan.

Elle acquiesça, soulagée.

— Bien. Le carnet ne doit pas ĂȘtre lu sans les fichiers. Les notes seules peuvent faire croire Ă  n’importe quoi.

— Qu’est-ce qu’il contient ?

AgnĂšs passa la main sur la couverture noire.

— Les relevĂ©s de Camille. Des dates, des montants, des noms. Elle avait dĂ©couvert que quelqu’un dĂ©tournait de l’argent de la fondation Delcourt. Pas quelques milliers d’euros. Des millions.

Ronan pensa Ă  la fondation créée par son pĂšre pour financer des foyers d’accueil et des bourses d’études. Camille en avait repris la gestion un an avant sa mort.

— Pourquoi ne m’en a-t-elle jamais parlĂ© ?

— Parce qu’elle ne savait pas à qui faire confiance.

— À moi, elle pouvait.

AgnÚs le regarda avec une tristesse sans cruauté.

— Tu voyageais trois semaines par mois. Tu laissais les dĂ©cisions Ă  Victor Lemaire. Et chaque fois qu’elle tentait d’aborder un problĂšme, tu lui demandais d’attendre ton retour.

Victor Ă©tait l’avocat de la famille depuis vingt ans. Il avait rĂ©glĂ© la succession du pĂšre de Ronan, protĂ©gĂ© l’entreprise pendant la crise, organisĂ© le contrat de mariage avec Seraphina.

Ronan ouvrit le carnet.

Les pages Ă©taient couvertes de l’écriture serrĂ©e de Camille. Certains noms Ă©taient abrĂ©gĂ©s : V.L., L.D., S.L. D’autres lignes comportaient des dates et des sommes. Sur la derniĂšre page, une phrase Ă©tait soulignĂ©e deux fois : « Si quelque chose m’arrive, chercher le compte 317 et la femme au manteau gris. »

— Qui est la femme au manteau gris ? demanda Ronan.

AgnÚs détourna les yeux.

— Madeleine Vautrin.

L’ancienne gouvernante. Celle que Ronan avait renvoyĂ©e six mois aprĂšs la mort de Camille pour vol de bijoux.

— Elle a disparu, dit-il.

— Non. Elle s’est cachĂ©e.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on l’a accusĂ©e d’un vol qu’elle n’avait pas commis. Et parce qu’elle avait vu quelqu’un rĂŽder prĂšs de la voiture de Camille la veille de l’accident.

Seraphina s’approcha du carnet.

— Vous ne lui avez toujours pas dit le plus important.

AgnĂšs serra les mĂąchoires.

— Ce n’est pas à toi de le faire.

— Il va le dĂ©couvrir.

Ronan sentit son estomac se nouer.

— DĂ©couvrir quoi ?

AgnĂšs posa une main sur la couverture du carnet comme pour retenir les mots.

— Camille ne pensait pas que son accident Ă©tait un accident.

Le silence qui suivit sembla aspirer l’air de la piùce.

Puis une alarme retentit dans le couloir. Ronan se précipita vers le coffre. La porte était ouverte.

La clé USB avait disparu.

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Sur l’écran de sĂ©curitĂ©, une silhouette en manteau gris traversait le jardin d’hiver, serrant quelque chose contre elle.

La femme que Ronan croyait coupable depuis quatre ans venait de pĂ©nĂ©trer dans sa maison au moment exact oĂč son nom rĂ©apparaissait.

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