Chapitre 05 - Le nom de Lenoir

Chapter 05 - Chapitre 05 - Le nom de Lenoir
Ils se rĂ©unirent dans la bibliothĂšque avant lâaube. Ronan fit prĂ©parer du cafĂ©, mais personne ne le but. Elara dormait dans la piĂšce voisine, sur le canapĂ© oĂč Madeleine lâavait bordĂ©e avec des gestes si familiers quâils lui avaient donnĂ© envie de dĂ©tourner les yeux.
Le petit boßtier noir contenait la véritable clé USB. Madeleine ne la lùcha pas.
â Camille mâa demandĂ© de ne jamais la brancher sur un appareil connectĂ© Ă votre rĂ©seau, expliqua-t-elle. Elle pensait que quelquâun surveillait les ordinateurs de la maison et de lâentreprise.
â Victor gĂ©rait la cybersĂ©curitĂ© du groupe, dit Ronan.
â Victor gĂ©rait surtout ce que vous aviez le droit de voir.
AgnĂšs ouvrit une vieille mallette quâelle avait apportĂ©e. Ă lâintĂ©rieur se trouvait un ordinateur sans connexion, poussiĂ©reux mais fonctionnel. Elle posa la machine sur la table et regarda son fils.
â Nous lâavons prĂ©parĂ© il y a quatre ans.
Ronan ne rĂ©pondit pas. Chaque prĂ©caution prise sans lui ressemblait Ă une accusation, mais il nâavait plus le luxe de dĂ©fendre son orgueil.
Madeleine inséra la clé.
Des dossiers apparurent : relevĂ©s bancaires, copies de contrats, enregistrements audio, photographies. Camille avait classĂ© les piĂšces avec une prĂ©cision presque clinique. Le dernier dossier sâappelait « Compte 317 ».
Ils lâouvrirent.
Une sĂ©rie de virements partait de la fondation Delcourt vers une sociĂ©tĂ© luxembourgeoise, puis vers plusieurs comptes privĂ©s. Lâun dâeux appartenait Ă une certaine SolĂšne Lenoir.
â Qui est-elle ? demanda Ronan.
AgnĂšs fixa lâĂ©cran.
â Je connais ce nom.
Elle se leva, alla jusquâĂ une rangĂ©e dâalbums et en tira un volume couvert de cuir vert. Les premiĂšres pages montraient les Ă©tĂ©s de Ronan en Normandie, les dĂ©jeuners sur lâherbe, son pĂšre encore vivant. Plus loin, une photographie reprĂ©sentait une jeune femme blonde portant un bĂ©bĂ©.
Au dos, une inscription : « SolÚne et sa fille, 1991. »
â SolĂšne travaillait pour ton pĂšre, dit AgnĂšs. Elle Ă©tait secrĂ©taire au siĂšge. Elle a disparu aprĂšs un scandale que ton pĂšre a Ă©touffĂ©.
â Quel scandale ?
AgnĂšs referma lâalbum, puis le rouvrit comme si le geste pouvait retarder la rĂ©ponse.
â Elle affirmait quâil Ă©tait le pĂšre de son enfant.
Ronan regarda la photo. Le bébé avait une touffe de cheveux trÚs clairs.
â Et câĂ©tait vrai ?
â Ton pĂšre a toujours niĂ©. Il lui a versĂ© de lâargent pour quâelle parte. Je lâai appris des annĂ©es plus tard.
Madeleine fit défiler les relevés.
â SolĂšne est morte il y a six ans. Pourtant, son compte a continuĂ© Ă recevoir des virements jusquâau mois dernier.
â Quelquâun utilise son identitĂ©.
â Ou sa fille, murmura AgnĂšs.
Ronan sentit une Ă©vidence sâinstaller avant mĂȘme quâil ose la formuler.
â Quel Ăąge aurait-elle aujourdâhui ?
â Trente-cinq ans.
Le mĂȘme Ăąge que Seraphina.
Ronan se leva si brusquement que sa chaise heurta le parquet. Il revit le visage de sa femme dans la cuisine, sa phrase : « Tu nâas aucune idĂ©e de qui tu as laissĂ© entrer. » Il revit aussi la photographie avec Camille, lâinscription au dos, « ma sĆur de cĆur, mĂȘme quand le sang nous sĂ©pare ».
â Seraphina sâappelle Bellanger.
â Câest le nom de son beau-pĂšre, dit AgnĂšs. Si elle est la fille de SolĂšne, son nom de naissance peut ĂȘtre Lenoir.
Madeleine ouvrit un fichier audio. La voix de Camille remplit la bibliothĂšque.
« Si tu Ă©coutes ceci, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă remettre les preuves Ă Ronan. SolĂšne Lenoir a eu une fille. Elle sâappelle SĂ©raphine. Nous nous sommes connues Ă vingt ans. Je croyais quâelle voulait simplement comprendre qui Ă©tait son pĂšre. Je lâai aidĂ©e. Jâavais tort sur une chose : elle ne veut pas seulement la vĂ©ritĂ©. Elle veut rĂ©paration, et elle considĂšre Elara comme lâhĂ©ritiĂšre dâune dette. »
La voix sâinterrompit. Madeleine arrĂȘta le fichier.
Ronan resta immobile.
â Elle savait.
â Oui, dit AgnĂšs. Camille savait avant lâaccident.
â Et elle ne me lâa pas dit.
â Elle allait le faire.
Un autre fichier portait la date de la veille de sa mort. Ronan lâouvrit.
« Victor dit que je me trompe. Il assure que les virements sont liĂ©s Ă une ancienne pension dĂ©cidĂ©e par le pĂšre de Ronan. Mais les montants ont augmentĂ© aprĂšs le dĂ©cĂšs de SolĂšne. Quelquâun se sert du passĂ© de la famille pour voler la fondation. SĂ©raphine mâa jurĂ© quâelle nây Ă©tait pour rien. Je veux la croire. Je ne sais plus si je peux. »
Ronan se prit le visage entre les mains. Il avait Ă©pousĂ© une femme qui connaissait Camille, connaissait les secrets de son pĂšre et avait peut-ĂȘtre reçu des millions volĂ©s aux enfants que la fondation prĂ©tendait aider.
â Pourquoi le transfert de la moitiĂ© de ma fortune dans neuf jours ? demanda-t-il.
Madeleine ouvrit un contrat scanné.
Il sâagissait dâun avenant ancien, signĂ© par le pĂšre de Ronan. En cas de reconnaissance tardive dâun descendant direct, une partie des actifs personnels devait ĂȘtre placĂ©e dans un fonds compensatoire. La clause avait Ă©tĂ© rĂ©activĂ©e aprĂšs la mort de Camille, puis liĂ©e au nom de SolĂšne Lenoir.
Au bas du document figurait la signature de Victor Lemaire.
â Ce texte est absurde, dit Ronan. On ne peut pas transfĂ©rer une fortune sur la base dâune simple revendication.
â Sauf si un test de filiation a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©posĂ© sous scellĂ©s, rĂ©pondit AgnĂšs.
Le téléphone fixe de la bibliothÚque sonna.
Ronan décrocha.
La voix de Seraphina était calme.
â Tu as trouvĂ© le nom de ma mĂšre.
â OĂč es-tu ?
â LĂ oĂč Camille mâa vue pour la derniĂšre fois.
â Que veux-tu ?
â La mĂȘme chose depuis le dĂ©but : que les Delcourt paient ce quâils doivent.
â Tu as utilisĂ© Elara.
Un silence.
â Je nâai jamais voulu lui faire de mal.
â Tu as posĂ© une gamelle devant une enfant de sept ans.
â Parce que jâavais besoin que tu me chasses.
Ronan serra le combiné.
â Pourquoi ?
â Parce que Victor devait croire que tu mâavais dĂ©masquĂ©e. Sinon, il ne serait jamais venu prendre la fausse clĂ©.
Ronan regarda Madeleine. Elle semblait aussi surprise que lui.
â Tu travailles contre Victor ?
â Je travaille pour moi. Mais nous avons neuf jours, Ronan. Et si tu veux savoir qui a sabotĂ© la voiture de Camille, tu devras venir sans la police.
Elle lui donna une adresse en Normandie, puis raccrocha.
Sur lâĂ©cran de lâordinateur, une nouvelle fenĂȘtre apparut. Quelquâun venait dâaccĂ©der Ă distance au dossier « Compte 317 » malgrĂ© lâabsence de connexion.
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Un seul message sâafficha : « Merci dâavoir rĂ©uni les preuves au mĂȘme endroit. »
Et, dans la piĂšce voisine, Elara poussa un cri.