Chapitre 02 - La porte bleue

Chapter 02 - Chapitre 02 - La porte bleue
Ronan demanda Ă Elara de rester dans sa chambre et traversa le palier sans bruit. La porte bleue avait toujours Ă©tĂ© fermĂ©e Ă clĂ©. Il en gardait la clĂ© dans le tiroir de son bureau, sous une vieille montre de son pĂšre. Personne, pas mĂȘme le personnel, nâĂ©tait autorisĂ© Ă entrer dans cette piĂšce.
Il posa la main sur la poignée.
La boĂźte Ă musique jouait encore. Une mĂ©lodie douce, lĂ©gĂšrement fausse, que Camille faisait tourner lorsquâelle rangeait ses bijoux. Ronan nâavait jamais rĂ©ussi Ă sâen dĂ©barrasser, mais il nâavait pas eu le courage de lâĂ©couter non plus.
Il entra.
La piĂšce sentait la cire et la lavande. Les rideaux Ă©taient tirĂ©s. Sur la coiffeuse, la boĂźte Ă musique Ă©tait ouverte, son petit cygne dâargent tournant au milieu dâun miroir piquĂ© de poussiĂšre.
Seraphina se tenait devant lâarmoire.
Elle avait retirĂ© ses boucles dâoreilles, mais portait toujours sa robe rouge. Ă ses pieds, une petite valise rose Ă©tait ouverte. Ronan reconnut les vĂȘtements dâElara, son livre prĂ©fĂ©rĂ©, son lapin en tissu et une enveloppe kraft.
â Tu avais prĂ©vu de lâemmener oĂč ? demanda-t-il.
Seraphina se retourna lentement.
â Chez ma sĆur. Deux jours. Pour te laisser rĂ©flĂ©chir.
â Tu nâas pas de sĆur.
Une ombre passa dans ses yeux.
â Câest ce que tu crois.
Ronan entra davantage dans la piÚce. Il ne criait pas. Sa colÚre avait dépassé ce stade. Elle était devenue froide, méthodique.
â Pose lâenveloppe sur la table.
Seraphina suivit son regard. Lâenveloppe Ă©tait Ă moitiĂ© cachĂ©e sous le pull bleu dâElara.
â Ce sont des papiers sans importance.
â Alors tu nâauras aucun mal Ă me les montrer.
Elle sourit, mais sa main se crispa sur le dossier de la chaise.
â Tu es toujours comme ça quand tu as peur, Ronan. Tu te transformes en juge. Tu distribues les rĂŽles, le coupable, la victime, le tĂ©moin. Et tu refuses de voir que ta chĂšre Camille nâĂ©tait pas la sainte que tu as dĂ©cidĂ© de pleurer.
Le prénom tomba entre eux comme une gifle.
â Ne prononce pas son nom pour dĂ©tourner la conversation.
â Câest pourtant dâelle quâil sâagit.
Seraphina prit lâenveloppe et la posa sur la coiffeuse. Elle ne la lui tendit pas.
â Camille mâa Ă©crit avant sa mort.
Ronan ne bougea plus.
â Tu ne la connaissais pas.
â VoilĂ encore une chose que tu crois.
Elle ouvrit lâenveloppe et en sortit une photographie. Deux jeunes femmes se tenaient devant une maison de campagne, quinze ou seize ans plus tĂŽt. Lâune Ă©tait Camille, plus jeune, les cheveux attachĂ©s par un foulard. Lâautre Ă©tait Seraphina. Blonde, souriante, le bras passĂ© autour de sa taille.
Ronan prit la photo. Au dos, une date et quelques mots Ă©crits de la main de Camille : « Ă S., ma sĆur de cĆur, mĂȘme quand le sang nous sĂ©pare. »
Il sentit le sol se dérober.
â OĂč as-tu trouvĂ© ça ?
â Dans cette piĂšce. LĂ oĂč elle a cachĂ© tout le reste.
â Tu es entrĂ©e comment ?
â Elara avait la clĂ©.
Ronan se retourna vers la porte. Il nâavait jamais donnĂ© la clĂ© Ă sa fille.
â Câest faux.
â Demande-lui.
Elara se tenait dans le couloir, serrant son lapin contre elle. Ronan nâavait pas entendu ses pas.
â PapaâŠ
â Je tâavais dit de rester dans ta chambre.
â Jâai eu peur que tu partes.
Il sâapprocha, sâaccroupit devant elle.
â Est-ce que tu avais la clĂ© de cette piĂšce ?
La fillette acquiesça.
â Maman me lâavait donnĂ©e avant son voyage. Elle mâavait dit de ne lâutiliser que si quelquâun essayait de me faire quitter la maison.
Ronan sentit sa gorge se nouer.
â Pourquoi tu ne me lâas jamais dit ?
â Parce quâelle mâa demandĂ© dâattendre Mamie.
Seraphina se redressa.
â VoilĂ . Nous y sommes.
Ronan leva les yeux vers elle.
â Ma mĂšre nâa rien Ă voir lĂ -dedans.
â Ta mĂšre a tout Ă voir lĂ -dedans. Camille lui Ă©crivait. Elles avaient prĂ©parĂ© quelque chose ensemble. Un plan, une garantie, appelle ça comme tu veux.
AgnĂšs Delcourt nâavait pas franchi le portail depuis trois ans. Elle et Ronan sâĂ©taient brouillĂ©s peu aprĂšs son mariage avec Seraphina. AgnĂšs lâavait traitĂ©e dâopportuniste. Ronan, blessĂ© et encore fragile, avait choisi sa nouvelle Ă©pouse plutĂŽt que la femme qui lâavait Ă©levĂ© seule.
Il sâĂ©tait convaincu que sa mĂšre Ă©tait jalouse. Seraphina avait aidĂ© Ă entretenir cette idĂ©e.
â OĂč est la clĂ© ? demanda Ronan Ă Elara.
La petite fille glissa la main sous le col de sa robe et en sortit une fine chaßne. Au bout pendait une petite clé ancienne.
â Elle ouvre aussi la boĂźte, dit-elle.
Ronan se tourna vers la boßte à musique. Le cygne avait cessé de tourner. Sous le mécanisme, une minuscule serrure apparaissait.
Seraphina fit un pas.
â Ne lâouvre pas devant elle.
â Pourquoi ?
â Parce que certaines vĂ©ritĂ©s dĂ©truisent les familles.
Ronan prit la clĂ© des mains dâElara. Elle entra parfaitement dans la serrure. Un dĂ©clic se fit entendre, puis le fond de la boĂźte se souleva.
Ă lâintĂ©rieur se trouvaient trois lettres, une clĂ© USB et un petit carnet noir.
La premiĂšre lettre portait son nom.
La seconde celui dâAgnĂšs.
La troisiĂšme celui de Seraphina.
Ronan tendit la main vers la sienne, mais Seraphina fut plus rapide. Elle saisit les trois enveloppes et recula.
â Tu ne comprends pas ce que tu vas dĂ©clencher.
â Donne-les-moi.
â Je tâai aimĂ©, Ronan.
â Donne-les-moi.
Elle regarda Elara, puis la fenĂȘtre, comme si elle calculait une distance. Elle ne pouvait pas sâenfuir sans les croiser. Alors elle fit quelque chose que Ronan nâaurait jamais imaginĂ© : elle jeta les lettres dans la cheminĂ©e dĂ©corative oĂč brĂ»lait encore une petite flamme au gaz.
Le papier sâembrasa aussitĂŽt.
Ronan se précipita. Il réussit à retirer une enveloppe à moitié brûlée avec la pince de cheminée. Les deux autres se tordirent dans les flammes, noircirent et disparurent.
Sur le morceau sauvé, un seul nom restait lisible.
« AgnÚs. »
Puis le téléphone de Ronan vibra dans sa poche. Un numéro inconnu. Il décrocha sans quitter Seraphina des yeux.
Une voix de femme, ĂągĂ©e et tremblante, prononça les mots quâil nâavait pas entendus depuis trois ans.
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â Ronan, câest ta mĂšre. Nâouvre surtout pas le carnet noir avant mon arrivĂ©e.
Elle avait parlé comme si elle savait exactement ce qui venait de se passer.