Chapitre 07 - Saint-Augustin

Chapitre 07 - Saint-Augustin
La photographie avait cette lumiĂšre froide des salles mĂ©dicales oĂč le corps devient un dossier. Cassandra se reconnut Ă peine. Ses cheveux Ă©taient plus longs, son visage amaigri par la fatigue dâune grossesse perdue, et sa main gauche reposait ouverte sur le drap comme celle dâune femme qui avait cessĂ© de lutter parce quâon lui avait promis quâelle nâavait rien Ă craindre.
Odette, elle, se tenait droite prĂšs du lit.
Pas émue. Pas inquiÚte.
Occupée.
â Quâest-ce que câest ? demanda Cassandra, mais sa voix semblait venir de trĂšs loin.
Gérald ne répondit pas tout de suite.
â Nous ne savons pas.
â Ne me protĂšge pas.
â Je ne te protĂšge pas. Je refuse dâinventer ce que nous nâavons pas encore prouvĂ©.
Cette prudence lâirrita, puis la sauva. Car son esprit, dĂ©jĂ , voulait courir vers la pire hypothĂšse, remplir les trous avec de la terreur, relier la robe de bĂ©bĂ©, la photo, la clinique, les virements. Mais une vie ne se reconstruit pas sur des suppositions, mĂȘme lorsquâelles ont le goĂ»t de la vĂ©ritĂ©.
Le lendemain, ils prirent le train pour Chartres.
Cassandra avait toujours aimĂ© les gares le matin, leur mĂ©lange de sommeil et de promesse, les gens avec des sacs de pain, les journaux froissĂ©s, les annonces qui rĂ©sonnaient sous les verriĂšres. Ce matin-lĂ , tout lui parut plus net. Le bruit du composteur, le parfum du cafĂ© brĂ»lĂ©, la laine rĂȘche de son manteau contre ses poignets.
Peut-ĂȘtre que la douleur aiguise les choses parce quâelle retire le flou.
RenĂ©e Dumas vivait dans une petite maison au bout dâune rue calme, avec des gĂ©raniums rouges aux fenĂȘtres et un paillasson oĂč lâon lisait « Bienvenue » en lettres effacĂ©es. Elle ouvrit avant quâils sonnent, comme si elle les attendait depuis huit ans.
Elle avait les cheveux blancs coupĂ©s court, des mains dâinfirmiĂšre encore rapides, et des yeux qui avaient trop vu.
â Madame Mercer, dit-elle.
Cassandra faillit rĂ©pondre que Mercer nâĂ©tait plus un nom quâelle voulait porter, mais elle se tut. Il y avait des batailles quâon ne gagne pas sur un seuil.
RenĂ©e les fit entrer dans une cuisine oĂč refroidissait une casserole de soupe. Une radio parlait doucement dâune grĂšve des bus. Sur la table, trois tasses Ă©taient dĂ©jĂ posĂ©es.
â Vous saviez que je viendrais.
â Depuis que les virements ont cessĂ© ce matin.
GĂ©rald sâassit.
â Madame Dumas, nous avons une photographie.
â Je sais.
Elle regarda Cassandra.
â Votre pĂšre mâavait retrouvĂ©e. Je nâai pas eu le courage.
Cassandra posa la photo sur la toile cirée. Le plastique fleuri donnait à la scÚne une absurdité presque cruelle.
â Que mâa-t-on fait ?
Renée ferma les yeux.
â Rien sans mĂ©decin. Rien que je puisse appeler une agression physique. Mais assez pour changer votre vie.
Cassandra sentit ses ongles entrer dans sa paume.
â Parlez.
â AprĂšs votre fausse couche, vous avez Ă©tĂ© trĂšs affaiblie. Le docteur Mercer a demandĂ© une sĂ©dation lĂ©gĂšre pour un examen complĂ©mentaire. CâĂ©tait prĂ©sentĂ© comme prudent. Votre belle-mĂšre Ă©tait lĂ avec une autorisation que vous auriez signĂ©e.
â Je nâai rien signĂ©.
â Je lâai compris plus tard.
Renée se leva, ouvrit un tiroir, et en sortit une pochette transparente.
â Jâai gardĂ© une copie. Pas par courage. Par peur, au dĂ©but. Puis par remords.
Le formulaire portait encore une signature qui imitait mal le C de Cassandra.
â Autorisation de transfert dâembryons non viables Ă des fins dâanalyse privĂ©e, lut GĂ©rald.
Cassandra ne comprit pas tout de suite.
â Non viables ?
Renée baissa la voix.
â Madame, il nây avait pas seulement ce que lâon vous a dit.
Dans la cuisine, la radio lança une publicitĂ© pour une marque de lessive. RenĂ©e lâĂ©teignit dâun geste sec.
â Vous aviez perdu une grossesse. Mais un prĂ©lĂšvement a montrĂ© quâun embryon avait Ă©tĂ© conservĂ© avant le diagnostic dĂ©finitif. CâĂ©tait rare, mal documentĂ©, et la procĂ©dure Ă©tait juridiquement floue. Le laboratoire aurait dĂ» tout vous expliquer.
Cassandra entendit son sang battre dans ses oreilles.
â ConservĂ© ?
RenĂ©e hocha la tĂȘte.
â Votre belle-mĂšre a exigĂ© que le dossier disparaisse. Le docteur Mercer a laissĂ© faire.
â Nathan ?
â Oui.
Il y eut un silence.
Cassandra pensa Ă Lili, Ă sa robe lavande, Ă ses yeux levĂ©s dans lâaĂ©roport. Elle refusa de penser plus loin. Pas encore.
â OĂč est ce dossier ? demanda-t-elle.
Renée posa une clé USB sur la table.
â Dans cette copie. Et dans un endroit que personne nâa osĂ© effacer.
â Lequel ?
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La vieille infirmiĂšre regarda la fenĂȘtre, oĂč la lumiĂšre de Chartres tombait sur les gĂ©raniums rouges.
â Le registre de naissance dâune clinique privĂ©e Ă MontrĂ©al.