Chapitre 11 - Camille

Chapitre 11 - Camille
Le prĂ©nom de Camille avait traversĂ© plusieurs fois lâhistoire comme une ombre dans un couloir. La sĆur dâĂlise, morte trop tĂŽt. La mĂšre supposĂ©e de Lili. Une femme fragile, disait Nathan. Instable, disait Odette. Disparue, disait le dossier.
Cassandra connaissait maintenant assez cette famille pour se mĂ©fier des femmes dĂ©clarĂ©es instables par des gens qui avaient intĂ©rĂȘt Ă les faire taire.
NoĂ© recula dâun pas.
â Quâest-ce que ça veut dire ?
Ălise se prĂ©cipita vers lui, mais il leva la main.
â Non. Je veux entendre.
Odette se rendit compte de ce quâelle avait dit. Son visage se referma comme une fenĂȘtre.
â Rien.
â Trop tard, dit GĂ©rald.
Nathan sâassit sur le bord du lit dâamis, soudain vidĂ©. Cassandra se demanda combien de vĂ©ritĂ©s il avait rangĂ©es dans des chambres qui ne lui appartenaient pas.
â Camille Ă©tait la mĂšre de NoĂ©, dit-il.
Ălise chancela.
â Quoi ?
â Non, dit NoĂ©. Maman, câest toi.
Le mot sâadressait Ă Ălise. Il y eut dans sa voix une supplique dâenfant, et cette supplique fissura la colĂšre de Cassandra plus sĂ»rement que toutes les confessions.
Ălise sâagenouilla devant lui.
â Je suis lĂ , mon cĆur. Je suis lĂ .
Nathan poursuivit, presque mécaniquement.
â Camille est tombĂ©e enceinte de moi avant Cassandra.
â Avant ? rĂ©pĂ©ta Cassandra.
â Oui.
Ce oui contenait une autre trahison, plus ancienne que le mariage. Cassandra sentit seulement une fatigue immense. Il nây avait plus assez de place en elle pour toutes les blessures au mĂȘme moment. Certaines devraient attendre leur tour.
â Camille refusait lâargent de ma mĂšre, continua Nathan. Elle voulait que je reconnaisse NoĂ©. Maman disait que ça ruinerait mon avenir, lâalliance avec les Lenoir, la clinique.
Odette eut un mouvement dâindignation.
â Je tâai sauvĂ©.
â Tu mâas appris Ă ĂȘtre lĂąche.
Cette phrase, venant de Nathan, ne le rachetait pas. Mais elle fendit quelque chose dans le mur familial.
Gérald demanda :
â Comment Camille est-elle morte ?
Le silence revint, épais.
â Accident de voiture, dit Ălise dâune voix Ă©teinte. On mâa dit quâelle avait pris des somnifĂšres.
Odette regarda Nathan.
Nathan regarda le sol.
Cassandra comprit que mĂȘme cette mort avait Ă©tĂ© racontĂ©e avec des omissions.
â Elle venait chez moi ce soir-lĂ , dit Nathan. Ă la clinique. Elle avait des documents. Elle voulait parler Ă Armand Lenoir.
Le nom de son pĂšre fit lever la tĂȘte Ă Cassandra.
â Ă mon pĂšre ?
â Oui.
â Pourquoi ?
Nathan passa une main sur son visage.
â Parce quâelle savait pour Saint-Augustin. Elle avait compris quâOdette prĂ©parait quelque chose autour de ta grossesse. Elle voulait prĂ©venir ton pĂšre.
Ălise Ă©mit un son Ă©tranglĂ©.
â Tu savais que ma sĆur essayait de protĂ©ger Cassandra ?
Nathan ne répondit pas.
Il nâen eut pas besoin.
Cassandra pensa Ă son pĂšre, Ă son regard inquiet, Ă son dossier scellĂ©, Ă toutes ces annĂ©es pendant lesquelles il avait ramassĂ© des morceaux de vĂ©ritĂ© sans parvenir Ă sauver sa fille de lâhomme assis devant elle.
â Et lâaccident ? demanda GĂ©rald.
Odette se leva.
â Assez.
â Non, dit NoĂ©.
Sa voix nâĂ©tait plus celle dâun enfant.
â Vous parlez de ma mĂšre. Vous allez finir.
Odette le regarda comme si, pour la premiĂšre fois, elle voyait en lui autre chose quâun problĂšme. Peut-ĂȘtre Camille. Peut-ĂȘtre la preuve vivante que tout ce quâelle avait Ă©crasĂ© respirait encore.
Nathan prit une inspiration.
â Camille a quittĂ© la clinique trĂšs tard. Elle Ă©tait bouleversĂ©e. Je nâai pas appelĂ© la police quand elle a menacĂ© de tout dire. Jâai appelĂ© Maman.
â Et moi, dit Odette dâune voix glacĂ©e, jâai appelĂ© quelquâun qui pouvait la calmer.
Gérald se leva.
â Qui ?
Odette ne répondit pas.
Mais Henri, qui examinait le carnet bleu prĂšs de la fenĂȘtre, tourna une page avec une lenteur presque solennelle.
â Il y a un nom ici. RĂ©pĂ©tĂ© quatre fois autour de la date de la mort de Camille.
Il leva les yeux.
â Docteur Paul Ravel.
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Cassandra sentit le sang quitter son visage.
Paul Ravel Ă©tait le mĂ©decin qui avait signĂ© son certificat dâinstabilitĂ© trois mois plus tĂŽt.