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Chapitre 15 - La mort d’Armand

Chapitre 15 - La mort d’Armand

Armand Lenoir était mort un dimanche matin de novembre, dans sa maison de Tours, aprÚs avoir préparé le café et sorti deux bols sur la table.

Cassandra se souvenait de ce dĂ©tail parce qu’il l’avait hantĂ©e. Deux bols. Son pĂšre vivait seul depuis la mort de sa mĂšre. Il n’attendait personne ce matin-lĂ , du moins officiellement. Pourtant, il avait sorti deux bols, coupĂ© du pain, posĂ© un pot de confiture d’abricot au centre de la table.

On avait parlĂ© d’arrĂȘt cardiaque.

Il avait soixante-huit ans, un cƓur fatiguĂ©, trop de travail derriĂšre lui. Cassandra avait acceptĂ©. On accepte beaucoup de choses quand la douleur vous tient par la nuque.

Maintenant, Ă  la table jaune pĂąle de l’appartement sĂ©curisĂ©, ce souvenir revint avec une nettetĂ© insoutenable.

— Qui lui a envoyĂ© ce message ? demanda GĂ©rald.

— Je croyais que personne n’avait ce numĂ©ro.

— C’est le cas.

Henri, rĂ©veillĂ© en urgence, traça l’origine autant qu’il put. Le message venait d’un tĂ©lĂ©phone prĂ©payĂ© activĂ© prĂšs de la gare Montparnasse, puis Ă©teint aussitĂŽt. Rien de plus.

— Il faut exhumer le dossier mĂ©dical de Papa, dit Cassandra.

Gérald retira ses lunettes.

— Cassandra


— Ne me dis pas d’attendre.

— Je voulais dire que j’ai dĂ©jĂ  demandĂ© une copie complĂšte.

Elle le fixa.

— Quand ?

— Aprùs la photographie de Saint-Augustin.

Elle aurait dĂ» se sentir trahie. Elle se sentit seulement reconnaissante qu’un homme, enfin, ait agi par prudence pour la protĂ©ger sans la diminuer.

Le dossier arriva en fin de matinĂ©e. Cassandra le lut prĂšs de la fenĂȘtre, pendant qu’en bas les enfants du quartier entraient dans l’école avec des cartables trop grands et des bonnets colorĂ©s. La vie ordinaire la narguait moins. Elle lui donnait une mesure.

Armand avait reçu une visite la veille de sa mort.

Le registre de vidéosurveillance du portail mentionnait une voiture noire, plaque partiellement masquée. Le rapport de police avait classé la visite comme « connue de la famille ».

— Qui ? demanda Cassandra.

Gérald posa une photo agrandie sur la table.

On y distinguait mal le visage. Mais le manteau, lui, était visible : long, camel, avec un col relevé.

Cassandra avait vu ce manteau dans un placard de l’avenue Foch.

Odette.

Élise, qui prĂ©parait du thĂ©, posa brutalement la bouilloire.

— Elle est allĂ©e chez votre pĂšre ?

Cassandra relut le rapport.

— À dix-neuf heures quarante-deux.

— Et il est mort le lendemain matin.

Personne n’ajouta ce que tous pensaient.

À midi, GĂ©rald reçut un appel d’un mĂ©decin lĂ©giste Ă  la retraite, ancien ami d’Armand. Il se souvenait d’une anomalie : des traces d’un mĂ©dicament anxiolytique dans le sang, Ă  faible dose, mais non prescrit Ă  Armand.

— Pourquoi cela n’a-t-il pas Ă©tĂ© approfondi ? demanda Cassandra.

La réponse fut une phrase administrative.

Parce qu’il n’y avait pas de plainte.

Parce que le décÚs paraissait naturel.

Parce qu’un homme ĂągĂ© qui meurt seul dans sa cuisine ne dĂ©range personne, surtout s’il a dĂ©jĂ  un cƓur fatiguĂ©.

Cassandra pensa aux deux bols.

Son pĂšre avait reçu quelqu’un, l’avait peut-ĂȘtre invitĂ© Ă  rester, avait peut-ĂȘtre servi le cafĂ© Ă  une femme qui venait lui demander de se taire. Ou le menacer. Ou rĂ©cupĂ©rer la lettre de Camille.

Dans l’aprùs-midi, la police perquisitionna l’appartement d’Odette. On y retrouva le manteau camel, mais cela ne prouvait rien.

Ce qui prouva quelque chose arriva du grenier de la maison de Tours.

Le voisin d’Armand, Monsieur PĂ©rier, un veuf de soixante-douze ans qui nourrissait les chats du quartier et gardait les clĂ©s « au cas oĂč », appela Cassandra.

— Mademoiselle, votre pĂšre m’avait confiĂ© une enveloppe. Il m’avait dit : si ma fille commence Ă  poser des questions sur mes bols du dimanche, donnez-la-lui.

Cassandra se rendit Ă  Tours le soir mĂȘme avec GĂ©rald.

Monsieur PĂ©rier les attendait dans sa cuisine, oĂč sentait la soupe de poireaux. Il posa sur la table une enveloppe tachĂ©e de cafĂ©.

À l’intĂ©rieur, il y avait une lettre de Camille.

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Elle était adressée à Armand Lenoir.

Et la premiĂšre ligne disait : « Monsieur, votre petite-fille n’est pas morte avec la grossesse de Cassandra. »

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