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Chapitre 04 - La femme en robe rouge

Chapitre 04 - La femme en robe rouge

La blonde s’appelait Élise Montfort.

Cassandra le dĂ©couvrit vingt minutes plus tard, dans une salle d’attente rĂ©servĂ©e aux passagers premium, oĂč l’air sentait le cuir neuf, le cafĂ© en capsules et cette politesse froide des lieux payĂ©s trop cher. Henri avait insistĂ© pour rester prĂšs de la porte. Nathan, lui, avait Ă©tĂ© retenu par sa mĂšre, ou plutĂŽt par la nĂ©cessitĂ© de lui expliquer pourquoi leur dĂ©part pour MontrĂ©al venait de se fissurer sous les nĂ©ons d’un aĂ©roport.

Élise entra avec les deux enfants.

Elle n’avait plus rien de la femme sĂ»re d’elle de la passerelle. Sa robe rouge paraissait soudain trop voyante, presque dĂ©fensive. Elle tenait la petite fille par la main. Le garçon restait un peu derriĂšre, les Ă©paules hautes, comme un enfant qui a appris trĂšs tĂŽt Ă  deviner les colĂšres des adultes.

— Je suis dĂ©solĂ©e, dit Élise.

Cassandra ne répondit pas tout de suite.

Il y avait des excuses qui demandaient Ă  ĂȘtre entendues, et d’autres qui demandaient Ă  nettoyer trop vite une table oĂč le vin avait dĂ©jĂ  tachĂ© la nappe.

— Pour quoi exactement ? demanda-t-elle enfin.

Élise baissa les yeux.

— Pour avoir cru ce qu’il disait.

La petite fille leva son lapin vers sa bouche.

— Papa Nathan a dit qu’on allait voir la neige, murmura-t-elle.

Papa Nathan.

Cassandra sentit le mot entrer comme une Ă©charde, mais elle regarda l’enfant au lieu de la blessure.

— Comment tu t’appelles ?

— Lili.

— Et moi, c’est NoĂ©, dit le garçon d’une voix plus sĂšche, comme s’il se protĂ©geait avec son prĂ©nom.

Élise posa une main sur son Ă©paule. Il s’en dĂ©gagea doucement.

— Nathan m’a dit que vous Ă©tiez sĂ©parĂ©s, reprit-elle. Que vous refusiez le divorce pour l’argent. Que vous ne vouliez pas d’enfants. Que vous aviez dĂ©truit sa premiĂšre vie.

Cassandra eut presque envie de rire. Pas parce que c’était drĂŽle, mais parce que le mensonge avait une architecture si complĂšte qu’il en devenait obscĂšne.

— Sa premiùre vie ?

Élise devint trùs pñle.

— Avec moi.

Henri bougea légÚrement prÚs de la porte.

— Depuis combien de temps le connaissez-vous ? demanda Cassandra.

— Neuf ans.

Le chiffre tomba entre elles.

Cassandra était mariée à Nathan depuis huit ans.

Élise fouilla dans son sac et sortit une vieille photo pliĂ©e. On y voyait Nathan plus jeune, devant une maison en pierre quelque part en Bretagne, un bĂ©bĂ© dans les bras. À cĂŽtĂ© de lui, Élise souriait, les cheveux au vent. NoĂ©, bĂ©bĂ© joufflu, portait un bonnet rayĂ©.

— Il disait que vous Ă©tiez une associĂ©e difficile, pas son Ă©pouse. Puis il a disparu pendant presque un an. Quand il est revenu, il m’a dit que son mariage avec vous Ă©tait une obligation patrimoniale, une façade, que votre pĂšre contrĂŽlait tout.

Cassandra regarda la photo.

Il y avait sur le poignet de Nathan un bracelet de cuir qu’elle connaissait. Il lui avait dit l’avoir achetĂ© lors d’un congrĂšs Ă  Boston, deux mois aprĂšs leur mariage.

— Et Lili ?

Élise passa une main sur son visage.

— Lili est ma niĂšce. Ma sƓur est morte il y a trois ans. Nathan a proposĂ© de devenir son tuteur lĂ©gal. Il disait que, sans lui, je ne pourrais jamais garder les deux enfants.

NoĂ© tourna brusquement la tĂȘte vers Cassandra.

— C’est faux ?

Le silence qui suivit fut d’une cruautĂ© simple. Cassandra avait passĂ© huit ans Ă  regretter de ne pas avoir eu d’enfant avec Nathan. Elle avait cru que son dĂ©sir tardif, compliquĂ©, avait Ă©puisĂ© son couple. Pendant ce temps, il avait une famille entiĂšre dans l’ombre et utilisait son nom Ă  elle pour consolider une autre maison.

— Je ne sais pas encore tout ce qui est faux, dit-elle Ă  NoĂ©. Mais je sais qu’un adulte ne devrait jamais faire porter ses mensonges aux enfants.

Le garçon baissa les yeux.

— Il a une photo de vous.

Cassandra se figea.

— Qui ça ?

— Nathan. Dans une boĂźte noire. Il l’a cachĂ©e chez Mamie Odette. Il la regarde quand il croit qu’on dort.

Élise fronça les sourcils.

— NoĂ©, quelle photo ?

Le garçon hésita, puis sortit de la poche de sa veste un petit morceau de papier froissé. Une photocopie arrachée, sans doute prise en cachette.

Cassandra la déplia.

Elle se vit à vingt-neuf ans, debout dans le jardin de son pÚre à Tours, tenant une robe de bébé blanche contre elle.

Au dos, une Ă©criture qu’elle ne reconnut pas disait : « Elle ne doit jamais savoir pourquoi l’enfant n’est pas venu. »

Cassandra oublia de respirer.

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Et, pour la premiùre fois depuis la passerelle de verre, ce ne fut pas Nathan qu’elle eut envie d’interroger.

Ce fut Odette.

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