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Chapitre 06 - Le café de la rue Saint-Dominique

Chapitre 06 - Le café de la rue Saint-Dominique

GĂ©rald Vautrin avait son cabinet rue Saint-Dominique, dans un immeuble oĂč l’escalier sentait la cire et les vieilles pierres. Cassandra y arriva en fin d’aprĂšs-midi, aprĂšs avoir laissĂ© Élise et les enfants dans un hĂŽtel discret recommandĂ© par Henri. Paris avait cette couleur grise et dorĂ©e des jours oĂč la pluie hĂ©site Ă  tomber. Les cafĂ©s Ă©taient pleins de gens qui parlaient de choses ordinaires : un train annulĂ©, une chaudiĂšre capricieuse, le prix des asperges.

Elle aurait donnĂ© beaucoup pour que sa vie ne soit qu’une chaudiĂšre capricieuse.

GĂ©rald l’attendait debout devant son bureau. Il avait soixante-dix ans passĂ©s, un visage long, des yeux trĂšs clairs et cette Ă©lĂ©gance sans effort des hommes qui n’ont jamais eu besoin de hausser le ton pour ĂȘtre Ă©coutĂ©s.

— Cassandra.

Il ne l’embrassa pas. Il prit ses deux mains dans les siennes, simplement.

Ce geste faillit la faire pleurer.

— Je suis dĂ©solĂ©e, dit-elle.

— De quoi ?

— De ne pas avoir Ă©coutĂ© Papa.

GĂ©rald hocha lentement la tĂȘte.

— Les enfants ne doivent pas porter la clairvoyance de leurs parents. Ils ont le droit de croire à l’amour.

Dans son bureau, une lampe verte Ă©clairait plusieurs dossiers ouverts. Sur une table basse, une thĂ©iĂšre fumait prĂšs d’une assiette de madeleines. Cassandra en remarqua une cassĂ©e en deux. Ce dĂ©tail minuscule, domestique, lui donna l’impression absurde que le monde pouvait encore contenir de la douceur mĂȘme quand le sien s’effondrait.

— Le dossier scellĂ© a trois parties, expliqua GĂ©rald.

Il posa devant elle une chemise marquée A.

— La premiùre concerne les parts de Mercer-Lenoir et les faux documents.

Puis une chemise B.

— La deuxiĂšme concerne Élise Montfort, NoĂ©, Lili et les pressions exercĂ©es par Nathan.

Enfin, il toucha une troisiÚme chemise, plus fine, fermée par une ficelle rouge.

— La troisiùme concerne Saint-Augustin.

Cassandra sentit son dos se raidir.

— Tu savais ?

— Ton pĂšre savait qu’il s’était passĂ© quelque chose. Pas quoi exactement.

— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?

Gérald baissa les yeux.

— Parce qu’il n’avait pas de preuve. Et parce qu’il avait peur que tu choisisses Nathan contre lui.

Cette vĂ©ritĂ©-lĂ  n’était pas injuste. Elle Ă©tait pire : elle Ă©tait possible.

Pendant des annĂ©es, Cassandra avait dĂ©fendu Nathan avec une loyautĂ© presque religieuse. Quand son pĂšre posait une question trop prĂ©cise sur les absences de son gendre, elle rĂ©pondait qu’un chirurgien n’avait pas d’horaires. Quand il s’inquiĂ©tait de la façon dont Nathan parlait de l’argent, elle disait qu’il avait grandi sans sĂ©curitĂ©. Quand il lui demandait si elle Ă©tait heureuse, elle changeait de sujet.

On ne ment pas toujours par peur.

Parfois, on ment pour protĂ©ger l’image de la vie qu’on a construite.

Gérald ouvrit la chemise C.

— Saint-Augustin a fermĂ© il y a cinq ans. Une partie des archives a disparu dans un dĂ©gĂąt des eaux.

— Bien sĂ»r.

— Mais ton pĂšre avait retrouvĂ© une infirmiĂšre. Madame RenĂ©e Dumas. Elle vit maintenant Ă  Chartres. Elle a refusĂ© de parler Ă  l’époque.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle avait signĂ© une clause de confidentialitĂ©. Et parce qu’Odette Mercer lui versait de l’argent tous les mois.

Cassandra posa sa tasse sans boire.

— Odette.

Le nom sembla salir la porcelaine.

— Il y a autre chose, dit GĂ©rald.

Il lui tendit une copie de relevé bancaire. Des virements réguliers, modestes mais constants, envoyés à Renée Dumas depuis un compte lié à une société dormante. Le nom de cette société fit frissonner Cassandra : Lavande Conseil.

Lavande.

La couleur de la robe de Lili Ă  l’aĂ©roport.

Un hasard, peut-ĂȘtre. Mais les hasards avaient commencĂ© Ă  ressembler Ă  des portes entrouvertes.

— Je veux voir cette infirmiùre, dit Cassandra.

— Demain matin. Je t’accompagne.

Son téléphone vibra alors sur le bureau. Un message de Nathan.

« Tu ne sais pas ce que tu es en train de réveiller. Ton pÚre non plus ne savait pas tout. »

Cassandra montra l’écran Ă  GĂ©rald.

Il lut, puis pùlit légÚrement.

— Quoi ? demanda-t-elle.

L’avocat ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe qu’il n’avait pas encore mise sur la table.

— Ton pĂšre avait laissĂ© une derniĂšre instruction. À n’ouvrir que si Nathan mentionnait ce qu’Armand ne savait pas.

Cassandra sentit le vieux parquet craquer sous ses pieds quand elle se leva.

— Alors ouvre-la.

Gérald brisa le cachet.

À l’intĂ©rieur, il n’y avait qu’une photographie.

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Cassandra, à la clinique Saint-Augustin, endormie sur un lit d’examen.

Et prùs d’elle, Odette Mercer tenait un formulaire de consentement.

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