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Chapitre 02 - Le dossier que son pÚre avait gardé

Chapitre 02 - Le dossier que son pÚre avait gardé

Le premier rĂ©flexe de Cassandra fut ridicule : elle regarda sa valise, comme si les vĂȘtements pliĂ©s Ă  l’intĂ©rieur pouvaient lui expliquer pourquoi GĂ©rald venait de prononcer cette phrase.

Éloigne-toi de lui tout de suite.

Autour d’elle, Roissy continuait Ă  avaler des dĂ©parts. Des hommes d’affaires passaient en tirant des bagages noirs. Une mĂšre essuyait le nez de son petit garçon avec un mouchoir sorti d’une poche de manteau. Une odeur de croissant tiĂšde flottait depuis le cafĂ© voisin, et ce dĂ©tail banal lui parut presque indĂ©cent.

— GĂ©rald, dit-elle, parle-moi clairement.

— Pas au tĂ©lĂ©phone.

— Je viens de voir mon mari Ă  l’aĂ©roport avec une femme, deux enfants et ma belle-mĂšre. Il m’a dit qu’il Ă©tait en chirurgie d’urgence. Je crois que le moment des dĂ©licatesses est terminĂ©.

Gérald soupira.

— Ton pĂšre avait raison de se mĂ©fier.

Cette phrase, plus que toutes les autres, lui donna froid.

Son pĂšre, Armand Lenoir, avait Ă©tĂ© un homme prudent sans ĂȘtre soupçonneux. Un cardiologue de province, aimĂ© de ses patients, qui rangeait ses reçus dans des chemises de couleur et rapportait des tartelettes aux fraises le dimanche. Il n’avait jamais haussĂ© la voix contre Nathan. Il se contentait de l’observer en silence, comme on Ă©coute un moteur dont le bruit ne semble pas normal.

Deux mois avant sa mort, il avait demandĂ© Ă  Cassandra de signer un mandat de conservation auprĂšs de GĂ©rald Vautrin. Elle l’avait fait pour lui faire plaisir, sans lire jusqu’au bout. Son pĂšre avait posĂ© sa main sur la sienne.

— Il y a des documents, avait-il dit. Tu n’en auras peut-ĂȘtre jamais besoin. Je l’espĂšre.

Elle avait souri.

— Papa, tu regardes trop de vieux films policiers.

Il n’avait pas souri en retour.

Dans le terminal, Nathan montait l’escalator. Sa mĂšre le suivait Ă  distance, les lĂšvres serrĂ©es. La blonde restait avec les enfants, mais elle regardait Cassandra avec une peur diffĂ©rente de celle d’une maĂźtresse prise sur le fait. Une peur plus ancienne, plus compliquĂ©e.

— Il arrive vers moi, murmura Cassandra.

— Ne le laisse pas te toucher. Je t’envoie Henri, mon collaborateur. Il est Ă  l’aĂ©roport pour un client, terminal 2E. Manteau gris, lunettes rondes. Attends prĂšs du kiosque Relay.

— Pourquoi ?

— Parce que le dossier contient une requĂȘte que Nathan a prĂ©parĂ©e contre toi.

Cassandra se figea.

— Quelle requĂȘte ?

— Une demande de sauvegarde patrimoniale. Il prĂ©tend que tu es instable, incapable de gĂ©rer tes parts, et susceptible de disparaĂźtre avec des fonds de la clinique Mercer-Lenoir.

Les mots n’entrĂšrent pas tout de suite dans son esprit. Ils restĂšrent devant elle, comme des lettres sur une vitre embuĂ©e.

Instable.

Incapable.

DisparaĂźtre avec des fonds.

Nathan n’était pas seulement infidĂšle. Il construisait une autre histoire d’elle, une version administrative, mĂ©dicalisĂ©e, froide, qui pourrait ĂȘtre signĂ©e, tamponnĂ©e, admise par des gens qui ne l’avaient jamais vue prĂ©parer le cafĂ© Ă  cinq heures du matin ou attendre seule dans des chambres d’hĂŽtel oĂč il ne venait pas.

— Il ne peut pas faire ça, dit-elle.

— Il l’a dĂ©jĂ  commencĂ©.

Elle raccrocha au moment oĂč Nathan arrivait Ă  trois mĂštres d’elle.

Il avait repris son visage d’homme respectable. Celui qu’il portait devant les patients riches, les journalistes locaux, les membres du conseil d’administration. Le visage d’un chirurgien qui savait ouvrir des poitrines et fermer des conversations.

— Cassandra, dit-il doucement. Tu as mal compris.

Elle le regarda comme on regarde un inconnu qui porte les vĂȘtements d’un mort.

— Tu es coincĂ© en chirurgie d’urgence ?

Son regard glissa vers les gens autour d’eux.

— Pas ici.

— Non. Bien sĂ»r. Les mensonges prĂ©fĂšrent les piĂšces fermĂ©es.

Il serra les dents.

— Cette femme est une collùgue.

— Avec ta mĂšre, deux enfants, des valises et des billets pour MontrĂ©al ?

À ce mot, une ombre passa dans ses yeux.

Il s’avança d’un pas.

— Donne-moi ton tĂ©lĂ©phone.

Ce n’était pas une demande.

Cassandra eut soudain la certitude que, pendant des annĂ©es, elle avait confondu son calme avec de la douceur. Il n’était pas doux. Il Ă©tait entraĂźnĂ©.

Une main se posa alors Ă  cĂŽtĂ© d’elle, sur la poignĂ©e de sa valise.

— Madame Mercer ?

Un homme au manteau gris, lunettes rondes, visage banal mais regard attentif, se tenait lĂ .

Nathan se raidit.

— Qui ĂȘtes-vous ?

— Henri Vautrin. Cabinet Vautrin et AssociĂ©s.

Il tendit à Cassandra une enveloppe crÚme, épaisse, fermée par une pastille rouge déjà brisée.

— MaĂźtre Vautrin vous prie de lire la premiĂšre page immĂ©diatement.

Cassandra ouvrit l’enveloppe.

La premiĂšre feuille portait l’écriture de son pĂšre.

« Ma Cassandre, si tu lis ceci, c’est que Nathan a cessĂ© de te cacher ses mensonges et commence Ă  t’utiliser comme alibi. Ne pleure pas devant lui. Il a toujours confondu les larmes des femmes avec une preuve de faiblesse. »

Elle avala difficilement.

Nathan pĂąlit.

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Et, derriÚre la lettre, Cassandra aperçut une photocopie : une demande de transfert de parts, portant sa signature.

Sauf qu’elle n’avait jamais signĂ© ce document.

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