Chapitre 03 - La signature au stylo bleu

Chapitre 03 - La signature au stylo bleu
Cassandra avait toujours eu une façon trĂšs particuliĂšre de signer son nom. Le C de Cassandra descendait lĂ©gĂšrement sous la ligne, comme un crochet discret, hĂ©ritage dâune institutrice sĂ©vĂšre qui, en CE2, lui avait rĂ©pĂ©tĂ© quâune signature devait avoir du caractĂšre sans faire de bruit.
Sur la photocopie, le C était rond, paresseux, presque joli.
Ce nâĂ©tait pas sa main.
Nathan regarda le document une fraction de seconde trop longtemps. Assez pour quâelle voie la peur passer sous sa colĂšre.
â Câest une copie interne, dit-il. Tu ne comprends pas ce que tu lis.
â Câest pratique, nâest-ce pas ? rĂ©pondit-elle. Quand je comprends, je suis hystĂ©rique. Quand je ne comprends pas, je suis incompĂ©tente.
Henri Vautrin se plaça lĂ©gĂšrement de biais, entre eux. Pas assez pour provoquer, assez pour rappeler quâil y avait un tĂ©moin.
â Madame Mercer, nous devons sortir dâici.
Nathan eut un rire sec.
â Vous nâemmĂšnerez pas ma femme.
Ma femme.
Cassandra entendit dans ces deux mots quelque chose quâelle aurait dĂ» entendre depuis longtemps : non pas une appartenance tendre, mais une propriĂ©tĂ©.
En bas, Odette observait la scĂšne depuis le pied de lâescalator. Elle avait ce maintien impeccable des femmes qui savent renverser une tasse de thĂ© dans une autre piĂšce et faire croire que la nappe lâa mĂ©ritĂ©. La blonde, elle, sâĂ©tait accroupie devant la petite fille lavande pour lui parler. Le garçon regardait toujours vers Cassandra avec une intensitĂ© troublante.
â Votre femme vient avec moi si elle le souhaite, dit Henri.
Nathan sourit.
â Cassandra ne souhaite jamais longtemps ce qui lui fait peur.
La phrase frappa plus fort quâune insulte. Parce quâelle venait dâun endroit intime, fabriquĂ© avec des annĂ©es de confidences retournĂ©es contre elle.
Cassandra replia les documents avec soin.
â Je souhaite un cafĂ©.
Nathan cligna des yeux.
â Pardon ?
â Un cafĂ©. Noir. Dans un endroit avec des camĂ©ras et des tĂ©moins. Ensuite, je dĂ©ciderai de ce que je souhaite.
Henri eut un bref mouvement du coin des lĂšvres. Presque un sourire.
Ils marchÚrent vers le café du hall. Nathan les suivit malgré lui, trop conscient du public pour faire une scÚne. Cassandra sentit son regard dans son dos, mais elle ne ralentit pas.
Au café, elle choisit une table prÚs de la vitre. Une serveuse aux cheveux gris posa trois tasses avec une douceur professionnelle. Cassandra remarqua ses mains un peu gonflées, ses ongles courts, une alliance fine. Les femmes qui travaillent longtemps savent reconnaßtre les autres femmes qui tiennent debout par pure discipline.
â Voici ce que contient le dossier scellĂ©, dit Henri Ă voix basse.
Il sortit une chemise plus fine de son sac.
â PremiĂšrement, la preuve que votre pĂšre avait conservĂ© vingt-six pour cent des parts de Mercer-Lenoir au nom dâune holding dont vous ĂȘtes lâunique bĂ©nĂ©ficiaire.
Nathan se pencha.
â Câest absurde.
â DeuxiĂšmement, poursuivit Henri, plusieurs virements sortants depuis deux ans, autorisĂ©s par une signature attribuĂ©e Ă Madame Mercer.
Cassandra sentit son estomac se contracter.
â Combien ?
Henri hésita.
â Un peu plus de huit cent mille euros.
Le café eut soudain un goût métallique.
Nathan posa ses mains sur la table.
â Ces mouvements Ă©taient nĂ©cessaires pour la clinique. Cassandra nâa jamais voulu sâoccuper de la gestion.
â Parce que tu mâas dit que je nâavais pas la tĂȘte pour ça, dit-elle.
â Parce que câĂ©tait vrai.
Cette fois, elle le regarda vraiment. Pas lâhomme quâelle avait aimĂ©, pas le mari qui rentrait tard, pas le chirurgien admirĂ© par des femmes portant des bouquets Ă la sortie de ses confĂ©rences. Elle regarda lâhomme qui avait fait de son chagrin une faiblesse administrative.
Henri glissa un autre papier.
â TroisiĂšmement, un certificat mĂ©dical joint Ă la requĂȘte.
Cassandra lut la date. Un jeudi de septembre.
Elle se souvint de ce jeudi. Elle était allée au marché boulevard Raspail avec son amie Maud. Elles avaient acheté des figues trop mûres et du fromage de chÚvre, puis elles avaient ri sous une pluie fine en cherchant un taxi.
Le certificat disait quâelle avait Ă©tĂ© examinĂ©e ce jour-lĂ pour confusion, anxiĂ©tĂ© aiguĂ« et propos incohĂ©rents.
Signé docteur Nathan Mercer.
â Tu as signĂ© ça ? demanda-t-elle.
Nathan ne répondit pas.
Un petit bruit coupa le silence. Un message venait dâarriver sur le tĂ©lĂ©phone de Cassandra.
Numéro inconnu.
« Il mâa dit que vous Ă©tiez morte pour lui. Je ne savais pas. On doit parler. Les enfants ne sont pas ce que vous croyez. »
Cassandra leva les yeux vers la blonde en robe rouge, de lâautre cĂŽtĂ© du hall.
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La femme tenait encore son téléphone.
Et le garçon, prĂšs dâelle, fixait Cassandra comme sâil la reconnaissait depuis longtemps.