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Chapitre 01 - La passerelle de verre

Chapitre 01 - La passerelle de verre

À Roissy, les dĂ©parts avaient toujours une odeur particuliĂšre : cafĂ© trop chaud, parfum de voyageurs pressĂ©s, pluie sĂ©chĂ©e sur les manteaux et cette fatigue brillante des grands halls oĂč chacun prĂ©tend savoir oĂč il va.

Cassandra Mercer resta immobile sur la passerelle de verre, sa valise noire Ă  cĂŽtĂ© d’elle, son tĂ©lĂ©phone encore tiĂšde dans la main. En bas, au comptoir de la compagnie, Nathan souriait.

Il ne souriait pas comme un homme coincé au bloc opératoire.

Une minute plus tÎt, sa voix était venue contre son oreille, douce, maßtrisée, presque tendre.

— ChĂ©rie, je suis coincĂ© en chirurgie d’urgence. Ne m’attends pas pour le dĂźner.

Cassandra avait fermĂ© les yeux dans le taxi, lasse mais comprĂ©hensive. Elle avait mĂȘme pensĂ© Ă  lui faire livrer une soupe chez eux, comme ces femmes qui prennent soin des hommes absents parce qu’on leur a appris qu’aimer, c’était remplir les silences.

Puis le chauffeur avait manqué la sortie du parking, et elle était montée chercher un plan du terminal.

C’est là qu’elle l’avait vu.

Nathan Mercer, son mari depuis huit ans, en veste bleu charbon, une main posĂ©e avec une familiaritĂ© tranquille tout prĂšs de la taille d’une blonde en robe rouge. À cĂŽtĂ© d’eux se tenait sa mĂšre, Odette, droite comme une reine froide, ses cheveux blancs bien peignĂ©s, des cartes d’embarquement serrĂ©es entre ses doigts manucurĂ©s.

Deux enfants attendaient devant les bagages. Un garçon d’environ huit ans, le regard levĂ© vers les Ă©crans, et une petite fille blonde dans une robe couleur lavande, qui tenait contre elle un lapin en tissu.

Cassandra sentit quelque chose se fendre en elle, sans bruit.

Son téléphone vibra de nouveau. Nathan appelait encore. Elle décrocha sans quitter la scÚne des yeux.

— Alors, avec qui es-tu ? murmura-t-elle.

En bas, Nathan leva la tĂȘte.

Leurs regards se croisĂšrent Ă  travers le verre, au-dessus du tumulte des roulettes de valises et des annonces de vol. Le visage de Nathan changea si vite qu’elle comprit avant mĂȘme qu’il ouvre la bouche : il n’avait pas Ă©tĂ© surpris d’ĂȘtre pris en faute. Il avait Ă©tĂ© surpris qu’elle soit encore lĂ .

La blonde suivit son regard.

— Nathan
 qui est-ce ? demanda-t-elle.

Cassandra ne bougea pas. À trente-neuf ans, elle avait appris que l’humiliation publique avait sa propre tempĂ©rature. Elle brĂ»lait le cou, la poitrine, les mains, mais elle glaçait le visage. Les femmes qui tombent en morceaux en public offrent aux autres le spectacle qu’ils attendaient.

Elle ne leur donnerait pas cela.

Nathan fit deux pas en avant, abandonnant presque les bagages.

— Cassandra, attends—

Elle tourna le dos Ă  la rambarde.

Dans un coin plus calme du terminal, prĂšs des arrivĂ©es, des familles se retrouvaient avec des bouquets froissĂ©s et des rires fatiguĂ©s. Cassandra ouvrit ses contacts. Son doigt trembla seulement lorsqu’il s’arrĂȘta sur un nom qu’elle n’avait plus appelĂ© depuis la mort de son pĂšre.

Gérald Vautrin.

Il répondit à la deuxiÚme sonnerie.

— Cassandra ?

Sa voix portait le grain des vieux cabinets d’avocats, du papier Ă©pais, des secrets gardĂ©s trop longtemps dans des armoires en chĂȘne.

Elle regarda Nathan à travers la paroi vitrée. En bas, il parlait trop vite à sa mÚre. La blonde serrait la poignée de sa valise rose doré. Les enfants, eux, ne comprenaient rien.

— GĂ©rald, dit Cassandra d’une voix basse. Ouvre le dossier scellĂ©.

Un silence passa. Pas un silence surpris. Un silence attendu.

— Tout ?

Cassandra ferma les yeux une seconde. Elle revit son pÚre, deux ans avant sa mort, assis dans sa cuisine à Tours, une tasse de café noir entre les mains. « Ma fille, si un jour tu dois choisir entre la paix et la vérité, souviens-toi que la paix achetée avec un mensonge finit toujours par coûter plus cher. »

Elle rouvrit les yeux.

— Tout.

En bas, le tĂ©lĂ©phone de Nathan vibra dans sa main. Il regarda l’écran, puis leva les yeux vers elle. Son visage devint blanc.

Et Cassandra comprit que le dossier n’avait pas seulement Ă©tĂ© prĂ©vu pour son chagrin.

Il avait été prévu pour sa survie.

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Mais avant qu’elle puisse poser une autre question, GĂ©rald ajouta d’une voix plus grave :

— Dans ce cas, Cassandra, Ă©loigne-toi de lui tout de suite. Ton mari n’essayait pas seulement de partir.

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