Chapitre 18 - Le test

Chapitre 18 - Le test
Les tests gĂ©nĂ©tiques ont une violence particuliĂšre. Ils prĂ©tendent nâĂȘtre que science, prĂ©lĂšvements, laboratoires, enveloppes stĂ©riles. En rĂ©alitĂ©, ils dĂ©placent des cuisines, des berceuses, des nuits sans sommeil, des prĂ©noms chuchotĂ©s, des annĂ©es de photos dâĂ©cole et de dents de lait gardĂ©es dans de petites boĂźtes.
Cassandra refusa de réduire Lili à une enveloppe.
La procĂ©dure fut encadrĂ©e par une juge aux affaires familiales, Madame Bellanger, une femme Ă la voix douce et aux yeux fatiguĂ©s. Elle reçut Cassandra, Ălise, puis les enfants sĂ©parĂ©ment, dans un bureau oĂč des dessins dâanciens petits patients Ă©taient accrochĂ©s au mur.
â Lâobjectif nâest pas de remplacer une mĂšre par une autre, dit la juge. Lâobjectif est de rendre Ă cette enfant une vĂ©ritĂ© habitable.
Cassandra retint cette phrase.
Une vérité habitable.
Pendant les semaines dâattente, elle apprit Ă ne pas envahir. Elle venait parfois prendre le goĂ»ter avec Ălise et les enfants dans un salon de thĂ© prĂšs du Jardin des Plantes. Lili choisissait toujours un Ă©clair au chocolat, mangeait la crĂšme avec une concentration solennelle et gardait la pĂąte pour la fin. NoĂ© surveillait tout, comme un petit garde du corps qui avait du mal Ă redevenir un garçon.
Cassandra ne se présentait jamais comme « ta maman ».
Elle était Cassandra.
CâĂ©tait dĂ©jĂ beaucoup.
Un samedi, elles allĂšrent au marchĂ© Mouffetard. Ălise acheta des pommes, NoĂ© un morceau de comtĂ©, Lili un bouquet de violettes trop cher quâelle voulut offrir « Ă la dame de la photo ». Cassandra prit le bouquet avec un sourire qui trembla lĂ©gĂšrement.
â Merci.
â Est-ce que vous aimez le violet ? demanda Lili.
â Jâapprends.
Ălise la regarda. Entre elles, quelque chose changeait, lentement, sans grands discours. Elles nâĂ©taient pas amies. Pas encore. Peut-ĂȘtre ne le seraient-elles jamais au sens simple. Mais elles devenaient deux femmes assises du mĂȘme cĂŽtĂ© dâune table, protĂ©geant les mĂȘmes enfants contre les ruines laissĂ©es par les adultes.
Nathan, lui, demanda plusieurs fois Ă voir Cassandra. Elle refusa, jusquâau jour oĂč GĂ©rald lui transmit une lettre.
Pas un message. Une lettre manuscrite.
LâĂ©criture de Nathan Ă©tait moins assurĂ©e quâautrefois.
« Je ne te demande pas pardon, parce que ce mot serait encore une façon de te prendre quelque chose. Je veux seulement dire que je savais. Pas tout au dĂ©but, mais assez. Chaque fois que je pouvais choisir la vĂ©ritĂ©, jâai choisi la facilitĂ© qui me gardait aimĂ© de ma mĂšre, respectĂ© du conseil, admirĂ© des autres. Je ne sais pas si Lili est ta fille. Mais je sais que jâai Ă©tĂ© lâhomme qui tâa empĂȘchĂ©e de le savoir. »
Cassandra lut la lettre deux fois.
Elle ne pleura pas.
Elle la rangea dans le dossier.
Certaines excuses sont des piĂšces Ă conviction avant dâĂȘtre des baumes.
Le jour des rĂ©sultats, la pluie tombait sur Paris avec une patience dâautomne. Madame Bellanger convoqua les adultes en prĂ©sence de la psychologue des enfants.
Lili dessinait dans une piĂšce voisine. NoĂ© lisait prĂšs dâelle, mais ses yeux ne quittaient jamais la porte.
La juge ouvrit lâenveloppe.
Cassandra sentit la main dâĂlise chercher le bord de la table. Sans rĂ©flĂ©chir, elle posa sa main prĂšs de la sienne. Pas dessus. PrĂšs.
â Les rĂ©sultats Ă©tablissent un lien biologique direct entre Madame Cassandra Mercer-Lenoir et lâenfant dĂ©signĂ©e administrativement sous le prĂ©nom de Lili Montfort.
Ălise ferma les yeux.
Cassandra entendit le reste comme Ă travers lâeau : probabilitĂ©, maternitĂ© biologique, falsification, correction dâĂ©tat civil possible, accompagnement nĂ©cessaire.
Ma fille.
Le mot ne vint pas avec une victoire.
Il vint avec neuf années perdues.
La porte sâouvrit doucement. Lili entra, tenant son dessin.
â Câest fini ?
Madame Bellanger sâaccroupit devant elle.
â On a appris une chose importante, Lili. Mais personne ne va dĂ©cider de toute ta vie aujourdâhui.
Lili regarda Cassandra, puis Ălise.
â Est-ce que jâai deux mamans maintenant ?
La question fit trembler Ălise.
Cassandra sâagenouilla Ă son tour.
â Tu as surtout beaucoup dâadultes qui doivent apprendre Ă mĂ©riter ta confiance.
Lili réfléchit.
â Alors je peux garder mon lapin ?
Cette fois, Cassandra rit doucement.
â Oui. Absolument.
NoĂ© apparut dans lâencadrement de la porte.
â Et moi ?
Cassandra se tourna vers lui.
â Toi, personne ne te dĂ©placera. Je lâai promis.
Il resta silencieux, puis hocha la tĂȘte.
Cassandra crut que la journĂ©e ne pouvait pas porter plus dâĂ©motion.
Puis Gérald reçut un appel du procureur.
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Odette venait de demander Ă parler.
Et elle exigeait que Cassandra soit présente.