Chapitre 05 - La robe de bébé

Chapitre 05 - La robe de bébé
Cassandra nâavait pas pensĂ© Ă cette robe depuis des annĂ©es.
Elle Ă©tait rangĂ©e quelque part dans une boĂźte au fond dâun placard de leur appartement parisien, enveloppĂ©e dans du papier de soie jauni. Une robe blanche, minuscule, brodĂ©e par sa mĂšre avant sa mort. Cassandra lâavait gardĂ©e sans savoir pourquoi, comme on garde une clĂ© dont on a perdu la porte.
La photo la montrait avec cette robe dans les mains, le visage tournĂ© vers quelquâun hors champ. Elle se souvenait du jour, parce quâil avait plu aprĂšs le dĂ©jeuner et que son pĂšre avait allumĂ© un feu malgrĂ© le printemps. Elle venait dâapprendre quâune grossesse trĂšs prĂ©coce nâavait pas tenu.
Nathan avait été absent ce jour-là .
Du moins, câest ce quâelle avait cru.
â OĂč as-tu trouvĂ© cette photocopie ? demanda-t-elle Ă NoĂ©.
Le garçon regarda Ălise avant de rĂ©pondre.
â Dans le carnet bleu de Mamie Odette. Elle garde des papiers dans la commode de la chambre dâamis.
Ălise se leva.
â Je ne comprends pas. Pourquoi Odette aurait une photo de vous avec une robe de bĂ©bĂ© ?
Henri sâapprocha.
â Madame Mercer, je pense que nous devons rejoindre MaĂźtre Vautrin. Maintenant.
Mais Cassandra nâĂ©tait plus au mĂȘme endroit quâeux. Elle Ă©tait dans un couloir dâhĂŽpital, huit ans plus tĂŽt, avec Nathan lui tenant la main et disant : « Ce nâest pas grave, chĂ©rie. CâĂ©tait trop tĂŽt pour vraiment sâattacher. » Elle avait dĂ©testĂ© cette phrase, puis elle lâavait excusĂ©e, parce que les hommes ne savent pas toujours parler de ce quâils ne portent pas dans leur corps.
Peut-ĂȘtre nâĂ©tait-ce pas une maladresse.
Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce un soulagement.
Son téléphone sonna.
Odette.
Cassandra regarda le nom longtemps avant de décrocher. Henri voulut protester, mais elle leva la main.
â Cassandra, dit Odette dâune voix tranchante. Tu es en train de faire une scĂšne qui va nuire Ă Nathan.
â Bonjour, Odette.
â OĂč sont les enfants ?
La question arriva trop vite.
â En sĂ©curitĂ©.
â Ces enfants nâont rien Ă voir avec toi.
Cassandra regarda Noé, assis un peu plus loin, qui faisait semblant de ne pas écouter.
â Câest Ă©trange, dit-elle. Jâallais justement te demander pourquoi lâun dâeux avait une photo de moi avec une robe de bĂ©bĂ©.
De lâautre cĂŽtĂ© de la ligne, Odette ne rĂ©pondit pas.
Pas un soupir, pas une protestation. Rien. Ce vide-là était une confession.
â Odette ?
â Tu nâaurais jamais dĂ» ouvrir ce dossier.
La voix nâĂ©tait plus hautaine. Elle Ă©tait basse, presque fatiguĂ©e.
â Quel dossier ?
â Celui que ton pĂšre avait prĂ©parĂ© pour te monter contre mon fils.
Cassandra sentit ses doigts se fermer autour du téléphone.
â Mon pĂšre voulait me protĂ©ger.
â Ton pĂšre voulait garder le contrĂŽle, comme tous les hommes qui se prĂ©tendent bons.
Cette phrase, par sa violence tranquille, rĂ©vĂ©la plus quâOdette ne lâaurait voulu. Cassandra entendit soudain une vieille rancĆur. Pas seulement contre elle. Pas seulement contre Armand Lenoir. Contre tout ce qui avait Ă©chappĂ© aux mains dâOdette.
â Pourquoi avais-tu cette photo ? demanda Cassandra.
â Parce que certaines femmes confondent maternitĂ© et pouvoir.
Cassandra ferma les yeux.
â Que sâest-il passĂ© Ă la clinique Saint-Augustin ?
Elle lança le nom sans rĂ©flĂ©chir, comme un hameçon. CâĂ©tait lâendroit oĂč elle avait Ă©tĂ© suivie Ă lâĂ©poque, une petite clinique privĂ©e de Neuilly que Nathan disait choisir pour sa discrĂ©tion.
Cette fois, Odette respira trop fort.
â Qui tâa parlĂ© de Saint-Augustin ?
Cassandra ouvrit les yeux. à travers la vitre du salon premium, elle aperçut Nathan qui arrivait avec deux agents de sûreté aéroportuaire. Il cherchait à paraßtre calme, mais son regard balayait la piÚce avec une urgence affolée.
â Personne, dit Cassandra. Tu viens de le faire.
Elle raccrocha.
Nathan entra.
â Cassandra, dit-il, il faut que tu me rendes les enfants.
NoĂ© se leva dâun bond.
â Je ne suis pas Ă toi.
Les mots sortirent plus fort que prévu. Tous les adultes se turent.
Nathan fixa le garçon. Pendant une seconde, son masque se fissura. Ce nâĂ©tait pas la colĂšre dâun pĂšre blessĂ© quâon vit sur son visage.
CâĂ©tait la panique dâun homme dont un tĂ©moin venait de comprendre son rĂŽle.
Puis Ălise reçut Ă son tour un message. Elle le lut, devint livide, et tendit le tĂ©lĂ©phone Ă Cassandra.
« Si tu parles à ma femme, je peux encore prouver que tu as enlevé Lili. »
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Le message venait du téléphone de Nathan.
Et il était daté de la veille.