Chapitre 08 - Le notaire du dimanche

Chapter 08 - Chapitre 08 - Le notaire du dimanche
Il y a des complicités qui ne ressemblent pas à des crimes.
Elles portent des costumes gris, rĂ©pondent poliment au tĂ©lĂ©phone, parlent de procĂ©dure, de confidentialitĂ©, de dĂ©lais administratifs. Elles font patienter les femmes dans des salles dâattente aux murs crĂšme jusquâĂ ce que leur courage se fatigue. Elles ne claquent jamais les portes. Elles les laissent simplement fermĂ©es.
Le notaire sâappelait Ătienne Marceau.
Megan avait retenu son nom parce quâil lâavait prononcĂ© lui-mĂȘme avec une importance discrĂšte, lors dâun appel passĂ© trois semaines plus tĂŽt. Elle Ă©tait assise Ă la table de la cuisine, une main sur son ventre, lâautre sur le tĂ©lĂ©phone, pendant quâHĂ©lĂšne tournait autour dâelle en prĂ©tendant ranger les tasses.
âMadame Vasseur, certains dossiers familiaux ne peuvent ĂȘtre communiquĂ©s quâaux ayants droit directs.â
âJe porte cet enfant.â
âCe nâest pas un statut juridique suffisant.â
Elle nâavait pas pleurĂ© aprĂšs lâappel. Elle avait seulement notĂ© le nom sur une facture dâĂ©lectricitĂ©.
Maintenant, ce mĂȘme nom apparaissait dans le reflet de la chambre du bĂ©bĂ©.
Camille Renaud demanda une copie de lâimage, puis sortit tĂ©lĂ©phoner dans le couloir. Sa voix basse, rapide, avait quelque chose de rassurant. Une femme qui savait oĂč frapper quand les autres perdaient leur souffle.
Louise resta dans la chambre. Elle nâosait pas sâasseoir.
â Si je dĂ©range, je peux partir.
Megan secoua la tĂȘte.
â Non. Vous faites partie du trou quâon essaie de reboucher.
La phrase aurait pu paraßtre dure. Louise la reçut comme une permission.
Jake, lui, regardait ses mains. Il avait les mĂȘmes ongles que Louise, la mĂȘme lĂ©gĂšre courbe du pouce. Ce dĂ©tail idiot le bouleversa plus quâun test ADN. Il y a des vĂ©ritĂ©s qui arrivent par le corps avant les documents.
â Tu as eu une belle vie ? demanda-t-il.
Louise sourit tristement.
â Oui. Câest ce qui rend tout plus compliquĂ©. Je ne viens pas chercher des parents. Je viens comprendre pourquoi quelquâun sâest donnĂ© tant de mal pour effacer mon existence.
Megan murmura :
â Parce quâun enfant vivant empĂȘche parfois un mensonge de devenir une fortune.
Camille revint Ă ce moment-lĂ .
â Vous venez de rĂ©sumer le dossier.
Elle posa une tablette sur la couverture. Ă lâĂ©cran, des documents anciens dĂ©filaient. Des actes de sociĂ©tĂ©, des transferts de parts, des donations. Avant sa mort, le pĂšre de Jake avait créé une fiducie familiale. Les parts devaient revenir Ă ses enfants vivants, nĂ©s ou reconnus. Jake avait hĂ©ritĂ© de tout parce que Louise avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e dĂ©cĂ©dĂ©e.
â Si Louise est vivante, expliqua Camille, la rĂ©partition de lâhĂ©ritage change.
Jake releva la tĂȘte.
â Et ma mĂšre perd quoi ?
â Son contrĂŽle indirect sur les parts que tu lui as laissĂ©es gĂ©rer.
La honte revint, lourde.
AprĂšs la mort de son pĂšre, Jake avait signĂ© des procurations. Trop. Il travaillait quinze heures par jour, il voulait croire que sa mĂšre âsâoccupait de lâadministratifâ. HĂ©lĂšne lui apportait des dossiers avec des post-it, des stylos dĂ©jĂ ouverts, des phrases toutes prĂȘtes.
â Tu me fais confiance, nâest-ce pas ?
Il lui avait fait confiance comme on respire, sans vĂ©rifier lâair.
â Megan le savait ? demanda-t-il.
Megan le regarda.
â Je soupçonnais. Je ne savais pas tout.
â Pourquoi ne pas me lâavoir dit ?
Cette fois, elle ne baissa pas les yeux.
â Parce que chaque fois que je parlais de ta mĂšre, tu me rĂ©pondais avec sa voix.
La phrase le frappa au bon endroit.
Dans lâaprĂšs-midi, la police passa prendre une dĂ©position. Megan parla lentement. Pas de grands gestes. Pas de larmes faciles. Elle dĂ©crivit les visites, les tisanes, les phrases, les repas retirĂ©s, la porte fermĂ©e de lâextĂ©rieur âpour quâelle se reposeâ. Rosa, lâinfirmiĂšre, garda un verre dâeau prĂšs dâelle comme si câĂ©tait une arme douce.
Vers dix-huit heures, Camille reçut un appel de France.
Elle écouta. Son visage ne changea pas, sauf une tension dans la mùchoire.
â TrĂšs bien. Envoyez-moi la copie immĂ©diatement.
Elle raccrocha.
â La notaire de Lyon a retrouvĂ© lâoriginal de la lettre du pĂšre de Jake. Celle que Megan devait ouvrir en cas de danger.
â Et ? demanda Jake.
Camille regarda Louise.
â Il ne parlait pas seulement de Louise.
Megan sentit son bĂ©bĂ© bouger, comme sâil avait entendu.
â De qui parlait-il ?
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Camille répondit trÚs bas.
â Dâun autre enfant.