Chapitre 10 - La fille sans nom

Chapter 10 - Chapitre 10 - La fille sans nom
Megan lut la copie sans toucher la feuille.
On lâavait imprimĂ©e et posĂ©e devant elle comme on pose un verdict. Le nom Vasseur, inscrit en marge de son acte de naissance complet, ne prouvait pas encore une filiation. Camille le rĂ©pĂ©ta trois fois, avec la rigueur nĂ©cessaire pour empĂȘcher la panique de remplir les blancs.
â Câest une mention ajoutĂ©e. Il faut vĂ©rifier lâorigine, la date, le registre.
Mais les mots avaient déjà commencé leur travail.
Jake, livide, gardait les mains croisĂ©es derriĂšre la nuque. Louise fixait la fenĂȘtre. Aline, dâordinaire si vive, avait perdu son feu pendant quelques minutes.
Megan, elle, ne pleura pas.
Elle avait passĂ© des semaines Ă se demander si elle Ă©tait assez forte pour protĂ©ger son enfant de la famille de son mari. VoilĂ quâon lui soufflait que cette famille avait peut-ĂȘtre commencĂ© bien avant son mariage.
â Ma mĂšre ne mâa jamais parlĂ© de lui, dit-elle.
â Peut-ĂȘtre quâelle voulait vous protĂ©ger, rĂ©pondit Camille.
â Tout le monde protĂšge tout le monde en mentant, ici.
Personne ne protesta.
Le docteur Lagrange demanda Ă faire sortir Jake un moment pour vĂ©rifier Megan. Il obĂ©it sans discuter. Dans le couloir, il sâadossa au mur, juste sous un panneau indiquant âMaternitĂ© - visiteursâ. Le mot visiteurs le blessa. Il Ă©tait devenu cela dans la vie de sa femme : quelquâun Ă qui lâon accordait une prĂ©sence surveillĂ©e.
Louise le rejoignit.
â Tu sais que si câest vrai, ce nâest pas ta faute.
Il eut un rire bref.
â Jâai Ă©pousĂ© une femme que ma famille avait peut-ĂȘtre dĂ©jĂ dĂ©truite avant sa naissance, et je lâai laissĂ©e seule avec ma mĂšre. Je crois que la faute a plusieurs chambres.
Louise ne répondit pas tout de suite.
â Jâai passĂ© des annĂ©es Ă vouloir savoir dâoĂč je venais. Maintenant que je commence Ă comprendre, jâai envie de repartir Ă Dijon et de faire une soupe aux poireaux.
Cette remarque absurde les fit presque sourire.
Le lendemain, Camille organisa une visioconfĂ©rence avec la notaire de Lyon. Madame Desforges apparut Ă lâĂ©cran, cheveux blancs coupĂ©s court, lunettes fines, bibliothĂšque ancienne derriĂšre elle. On entendait au loin le bruit dâune rue française, un scooter, une cloche, la vie normale dâun autre continent.
â Jâai connu Marianne Renaud, dit-elle. Votre mĂšre, madame Vasseur.
Megan se redressa.
â Vous lâavez connue comment ?
â Elle venait me voir pour dĂ©poser des documents. Elle disait quâun jour sa fille devrait comprendre pourquoi elle avait grandi sans certaines rĂ©ponses.
â Ma mĂšre avait peur ?
La notaire ĂŽta ses lunettes.
â Oui. Pas de votre pĂšre biologique. Dâune femme.
â HĂ©lĂšne.
â Elle ne prononçait jamais son nom. Elle disait seulement : âcelle qui veut possĂ©der les berceauxâ.
Megan posa une main sur son ventre. Le bébé bougea aussitÎt.
Madame Desforges poursuivit.
â Marianne a eu une relation trĂšs brĂšve avec Antoine Vasseur, le pĂšre de Jake. Elle a refusĂ© quâil reconnaisse lâenfant parce quâil Ă©tait mariĂ© et parce quâelle craignait HĂ©lĂšne. Antoine a acceptĂ©, puis a tentĂ© plus tard de constituer une protection financiĂšre discrĂšte pour vous.
Jake ferma les yeux.
Megan regarda lâĂ©cran.
â Donc Jake et moiâŠ
Camille intervint immédiatement.
â Antoine Vasseur ne peut pas ĂȘtre votre pĂšre sans preuve biologique. La mention marginale ne suffit pas.
La notaire hocha la tĂȘte.
â Et je dois ajouter ceci : Marianne a Ă©crit dans sa derniĂšre lettre quâelle nâĂ©tait plus certaine de la paternitĂ©. Elle avait dĂ©couvert quâAntoine avait signĂ© des papiers sous contrainte.
Aline se pencha.
â Sous contrainte de qui ?
Madame Desforges ouvrit un dossier.
â HĂ©lĂšne.
LâĂ©cran se figea une seconde, puis reprit.
â Elle aurait payĂ© un mĂ©decin pour falsifier une partie des dates.
Le docteur Lagrange, présente dans un coin de la chambre, devint trÚs pùle.
â Quel mĂ©decin ?
Madame Desforges lut le nom.
Le pĂšre du docteur Lagrange.
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La chambre se vida de son air.
Et pour la premiÚre fois, la médecin recula comme si la vérité venait de la frapper elle aussi.