Chapitre 19 - Gabriel

Chapter 19 - Chapitre 19 - Gabriel
Pilar ne savait plus si elle devait pleurer son frĂšre ou remercier Dieu de lâentendre revenir par le prĂ©nom.
Gabriel Ortega avait quittĂ© lâEspagne jeune, travaillĂ© comme menuisier Ă Lyon, puis restaurĂ© des boiseries dans des maisons anciennes. Il avait connu Marianne Renaud dans lâatelier dâun Ă©bĂ©niste, rue de la CharitĂ©. Elle venait faire rĂ©parer un secrĂ©taire hĂ©ritĂ© de sa mĂšre. Lui avait gardĂ© un tiroir coincĂ© deux jours de plus que nĂ©cessaire pour la revoir.
Michel Renaud raconta tout cela dâune voix basse.
â Ils sâaimaient. Pas comme dans les chansons. Comme deux personnes qui se reconnaissent parce quâelles ont dĂ©jĂ beaucoup perdu.
Megan écoutait sans bouger.
Son pĂšre nâĂ©tait pas un nom dans un scandale Vasseur. Il avait eu des mains, un mĂ©tier, une sĆur. Peut-ĂȘtre des phrases quâelle aurait aimĂ©es. Peut-ĂȘtre une façon de rire.
â Pourquoi a-t-il disparu ? demanda-t-elle.
Michel toussa.
â Antoine voulait protĂ©ger Marianne dâHĂ©lĂšne. Il a proposĂ© de lâargent, une maison, des papiers. Gabriel a refusĂ©. Puis HĂ©lĂšne est arrivĂ©e. Elle a compris que si Marianne aimait un homme pauvre, elle serait plus difficile Ă manipuler quâavec Antoine. Alors elle a fait croire Ă Gabriel que Marianne avait choisi lâargent des Vasseur.
Pilar ferma les yeux.
â Mon frĂšre mâa Ă©crit quâelle ne voulait plus le voir.
â Mensonge, dit Michel. Marianne lâa attendu des annĂ©es.
Megan essuya une larme.
Pas pour elle seulement. Pour sa mĂšre devant lâĂ©vier, brĂ»lant des lettres qui nâavaient pas toutes Ă©tĂ© reçues. Pour Gabriel, parti en croyant ĂȘtre rejetĂ©. Pour Pilar, qui avait travaillĂ© dans la maison dâune femme ayant dĂ©truit la vie de son frĂšre sans mĂȘme le savoir complĂštement.
â Est-il vivant ? demanda Aline, trĂšs doucement.
Michel ne répondit pas tout de suite.
â Non. Il est mort Ă Valence il y a cinq ans. Mais il a laissĂ© une lettre pour âlâenfant de Marianneâ, si jamais je la retrouvais.
Megan posa les deux mains sur son ventre.
â Envoyez-la.
La lettre arriva le lendemain, scannĂ©e par une assistante sociale Ă Marseille. LâĂ©criture Ă©tait grande, maladroite, belle dâeffort.
âMa fille,
si tu lis ceci, câest que quelquâun a enfin eu plus de courage que moi. Je nâai pas su revenir. Jâai cru ce quâon mâa dit parce que cela faisait moins mal que de me battre et dâĂȘtre rejetĂ© pour de vrai. Pardonne-moi seulement si tu peux. Sinon, vis bien. Ce sera dĂ©jĂ une rĂ©ponse Ă ceux qui nous ont sĂ©parĂ©s.â
Megan pleura alors.
Pas longtemps. Pas comme dans les films. Quelques larmes droites, silencieuses, quâelle laissa tomber sur la couverture bleue.
Jake ne la toucha pas. Il resta lĂ , disponible sans rĂ©clamer dâĂȘtre utile.
â Notre enfant nâaura pas le prĂ©nom Gabriel, dit-elle aprĂšs un moment.
Il hocha la tĂȘte.
â Dâaccord.
â Pas parce que je le rejette. Parce quâil ne doit pas porter les morts Ă notre place.
â Dâaccord.
Elle posa la lettre contre son cĆur.
â Sâil est un garçon, je veux lâappeler NoĂ©.
Jake sourit faiblement.
â Celui qui construit une arche ?
â Celui qui survit au dĂ©luge sans devenir le dĂ©luge.
Trois jours plus tard, les contractions commencĂšrent trop tĂŽt.
Rien de spectaculaire. Une crispation, puis une autre. Le docteur Lagrange ordonna le calme. Rosa abaissa la lumiĂšre. Aline appela Camille. Jake se tint au bord de la porte jusquâĂ ce que Megan lĂšve les yeux vers lui.
â Tu peux rester, dit-elle. Mais pas parce que tu as le droit.
Il comprit.
â Parce que tu me lâautorises.
Elle hocha la tĂȘte.
Le travail dura des heures, longues et intimes, sans images inutiles, sans héroïsme fabriqué. Seulement une femme qui respirait, une amie qui comptait, une médecin qui veillait, un homme qui apprenait enfin à ne pas prendre toute la place.
Ă lâaube, NoĂ© naquit.
Petit, furieux, vivant.
Megan le reçut contre elle et ferma les yeux.
Dans le couloir, on entendit un bruit de pas.
Rosa sortit, puis revint avec un visage fermé.
â HĂ©lĂšne est en bas.
Megan regarda son fils.
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Cette fois, sa voix ne trembla pas.
â Alors dites-lui que lâarche est dĂ©jĂ partie sans elle.