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đŸ§” Le Drap bleu / Chapter 14 / 20

Chapitre 14 - Le fils d’Élodie

Chapter 14 - Chapitre 14 - Le fils d’Élodie

Il s’appelait Luc Caron.

Quarante et un ans. Restaurateur de meubles anciens Ă  MontrĂ©al. MariĂ©, deux adolescentes, une chienne malade, une vie construite loin des Vasseur avec l’obstination paisible des gens qui ont compris tĂŽt que le silence est parfois une maison plus sĂ»re que le sang.

Il accepta une visioconférence le lendemain.

Megan s’était assise plus droite que d’habitude. Jake se tenait derriĂšre la chaise, assez loin pour ne pas occuper la piĂšce. Louise Ă©tait revenue, Camille aussi. Aline avait apportĂ© du pain frais et du fromage achetĂ© trop cher dans une Ă©picerie française de Chicago, parce que les grandes rĂ©vĂ©lations passent mieux quand quelqu’un pense Ă  nourrir les vivants.

Luc apparut Ă  l’écran dans un atelier plein de bois, de poussiĂšre dorĂ©e et d’outils suspendus. Il avait des yeux clairs, un visage calme, des mains larges. DerriĂšre lui, une commode ancienne attendait d’ĂȘtre rĂ©parĂ©e.

— Ma mĂšre m’a Ă©levĂ© seule jusqu’à mes huit ans, dit-il. Puis elle est morte d’une pneumonie mal soignĂ©e. Avant de mourir, elle m’a confiĂ© Ă  un couple d’amis au QuĂ©bec. Elle m’a dit de ne jamais contacter les Vasseur.

— Vous saviez pourquoi ? demanda Camille.

— Elle disait qu’une femme avait dĂ©cidĂ© que tous les enfants d’Antoine Ă©taient des voleurs d’amour.

Megan baissa les yeux.

Cette phrase décrivait HélÚne mieux que tous les rapports.

Luc regarda Jake.

— Je ne veux rien rĂ©clamer.

— Ce n’est pas la question, rĂ©pondit Jake.

— Pour moi, si. J’ai une famille. Je ne cherche pas une dynastie pleine de couteaux.

Louise eut un sourire.

— Bonne dĂ©cision, en gĂ©nĂ©ral.

Luc sourit Ă  son tour, puis son regard se posa sur Megan.

— Mais si cette femme menace votre enfant, je tĂ©moignerai.

Megan sentit ses yeux se remplir, mais elle ne pleura pas. Elle en avait assez de donner ses larmes à cette histoire. Elle préféra dire :

— Merci.

Luc envoya une copie de la lettre de sa mĂšre. Élodie y racontait comment Antoine avait voulu reconnaĂźtre son fils, comment HĂ©lĂšne avait interceptĂ© des courriers, comment Marianne — la mĂšre de Megan — avait servi d’intermĂ©diaire une fois, dans le jardin de la photo.

Les piùces s’alignaient.

Pas proprement. Jamais comme dans les romans policiers oĂč tout s’éclaire d’un coup. PlutĂŽt comme une nappe tachĂ©e qu’on Ă©tend au soleil : on voit enfin les endroits abĂźmĂ©s, mais on devine aussi les repas, les gestes, les mains autour de la table.

HĂ©lĂšne n’avait pas seulement dĂ©testĂ© Megan.

Elle avait passĂ© sa vie Ă  effacer les femmes qui donnaient Ă  Antoine, puis Ă  Jake, une forme d’amour qu’elle ne contrĂŽlait pas.

Dans l’aprĂšs-midi, la police informa Camille qu’HĂ©lĂšne contestait l’interdiction de contact et demandait une expertise psychiatrique de Megan. Le motif : “comportement dĂ©lirant, obsession gĂ©nĂ©alogique, risque de manipulation du conjoint”.

Aline Ă©clata d’un rire sec.

— Elle accuse Megan de faire exactement ce qu’elle fait.

— Classique, dit Camille.

Megan regarda Jake.

— Tu vois maintenant ?

— Oui.

— Non. Tu comprends les faits. Ce n’est pas pareil que voir.

Il reçut la phrase avec humilité.

Le soir, il Ă©crivit une dĂ©claration. Trois pages. Pas pour se dĂ©fendre. Pour dire ce qu’il n’avait pas voulu voir. Les messages ignorĂ©s. Les repas expliquĂ©s par sa mĂšre. Les doutes qu’il avait laissĂ©s pousser. Les procurations signĂ©es. Les portes ouvertes Ă  HĂ©lĂšne.

Il lut le texte Ă  Megan.

Elle l’écouta jusqu’au bout.

— C’est bien, dit-elle.

Il leva les yeux.

— Bien ?

— C’est un dĂ©but. Ne confonds pas dĂ©but et rĂ©paration.

Il hocha la tĂȘte.

Le lendemain matin, HélÚne tenta sa plus vieille arme : la famille élargie.

Des messages arrivùrent de tantes, de cousins, d’amis d’enfance. “Ta mùre souffre.” “Une grossesse rend les femmes sensibles.” “On ne traüne pas sa famille devant les tribunaux.”

Puis un message plus court, d’un oncle que Jake n’avait pas vu depuis dix ans.

“Demande Ă  HĂ©lĂšne ce qui est arrivĂ© Ă  la maison de Saint-RĂ©my.”

Jake le lut deux fois.

Megan, prĂšs de lui, murmura :

— Encore une maison ?

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Camille ouvrit son ordinateur.

— Dans cette famille, les maisons ont l’air de parler.

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