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đŸ§” Le Drap bleu / Chapter 5 / 20

Chapitre 05 - Le prénom interdit

Chapter 05 - Chapitre 05 - Le prénom interdit

Louise.

Le nom avait la douceur d’un linge propre, et pourtant il fit trembler Jake toute la nuit. Il dormit assis dans une salle d’attente, les coudes sur les genoux, le tĂ©lĂ©phone serrĂ© entre les mains. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il entendait la voix de son pĂšre : “ta mĂšre recommence”.

Au matin, Megan accepta de le voir dix minutes.

Dix minutes dans une chambre qui sentait le dĂ©sinfectant et le thĂ© refroidi. Dix minutes avec Aline prĂšs de la fenĂȘtre, silencieuse mais prĂ©sente, comme une sentinelle en manteau vert. Dix minutes pendant lesquelles Jake dut apprendre Ă  ne pas demander pardon trop vite.

— Je ne veux pas que tu t’excuses pour soulager ta conscience, dit Megan.

Sa voix était faible, mais droite.

— Je sais.

— Non. Tu ne sais pas encore.

Elle tourna la tĂȘte vers la vitre. Le ciel de Chicago Ă©tait blanc, lavĂ© de pluie. Sur le parking, une femme aidait son pĂšre ĂągĂ© Ă  monter dans une voiture. Des gestes ordinaires. Une main sous un coude. Une portiĂšre tenue ouverte. Des choses simples qui ressemblent Ă  l’amour quand personne ne regarde.

— Ta mĂšre voulait choisir le prĂ©nom du bĂ©bĂ©, reprit Megan.

Jake fronça les sourcils.

— Elle a toujours proposĂ© des noms.

— Non. Elle a insistĂ© sur Gabriel. Toujours Gabriel. Elle disait que c’était un prĂ©nom “qui revient”.

Il sentit sa nuque se raidir.

— Et toi ?

Megan posa la main sur son ventre.

— Moi, je voulais Louise si c’était une fille. Louis si c’était un garçon. En souvenir de ma grand-mĂšre.

Aline détourna les yeux. Elle savait déjà.

— Le jour oĂč je l’ai dit devant ta mĂšre, elle a renversĂ© son cafĂ© sur la nappe. Puis elle a quittĂ© la piĂšce sans un mot. Le lendemain, elle a commencĂ© Ă  venir quand tu n’étais pas lĂ .

Jake chercha dans sa mémoire. Un dßner de dimanche. Un rÎti trop sec. HélÚne qui changeait de sujet. Lui qui riait avec son téléphone, absent au milieu de sa propre vie.

— Qui Ă©tait Louise ? demanda-t-il.

Megan le regarda longtemps.

— Ta sƓur.

Le mot n’eut pas de place oĂč tomber.

Jake eut presque un rire, un son vide.

— Je n’ai jamais eu de sƓur.

— Officiellement, non.

Aline sortit de son sac une photographie ancienne, cornĂ©e, imprimĂ©e sur du papier jauni. Une maternitĂ© des annĂ©es quatre-vingt-dix. HĂ©lĂšne plus jeune, allongĂ©e dans un lit, pĂąle et maquillĂ©e. PrĂšs d’elle, le pĂšre de Jake tenait un nourrisson emmaillotĂ© dans une couverture rose.

Au dos, une écriture penchée.

“Louise, trois jours. Elle respire mieux quand HĂ©lĂšne n’est pas dans la chambre.”

Jake relut la phrase.

— Qui a Ă©crit ça ?

— Une sage-femme, dit Megan. Ton pĂšre a gardĂ© ses notes.

Le docteur Lagrange entra Ă  ce moment-lĂ  pour vĂ©rifier le monitoring. Son regard tomba sur la photo et elle s’immobilisa.

— OĂč avez-vous trouvĂ© ça ?

Megan se redressa un peu.

— Vous connaissez cette Ă©criture ?

La médecin prit la photo avec une prudence presque religieuse.

— C’est celle de ma mùre.

La chambre devint trĂšs calme.

Rosa passa dans le couloir avec un plateau de mĂ©dicaments. Une sonnette retentit plus loin. Quelqu’un rit prĂšs de l’ascenseur, puis se tut. La vie continuait, insolente, autour d’une vĂ©ritĂ© qu’on venait de dĂ©terrer.

Le docteur Lagrange s’assit.

— Ma mĂšre travaillait Ă  Lyon avant de partir aux États-Unis. Elle a quittĂ© la maternitĂ© aprĂšs une affaire qu’elle n’a jamais voulu raconter. Une petite fille dĂ©clarĂ©e dĂ©cĂ©dĂ©e, mais dont le dossier avait disparu.

Jake se leva.

— DĂ©cĂ©dĂ©e ?

Megan ferma les yeux.

— Ton pĂšre croyait que Louise n’était pas morte.

Le tĂ©lĂ©phone d’Aline vibra.

Elle lut le message, puis pĂąlit.

— La notaire de Lyon vient de rĂ©pondre.

Jake sentit déjà le coup venir.

— Qu’est-ce qu’elle dit ?

Aline fixa Megan.

— Quelqu’un a demandĂ© une copie du dossier Louise ce matin. Avec une procuration signĂ©e de ta main.

Megan se redressa malgré la douleur.

— Je n’ai rien signĂ©.

Dans la poche de Jake, le téléphone sonna encore.

HélÚne.

Cette fois, il répondit.

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Et la premiĂšre phrase de sa mĂšre fut un souffle presque tendre.

— Ne prononce plus jamais ce prĂ©nom.

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