Chapitre 04 - Les messages qui nâĂ©taient pas de lui

Chapter 04 - Chapitre 04 - Les messages qui nâĂ©taient pas de lui
Jake courut jusquâĂ lâappartement avec une honte qui lui collait au dos.
Le taxi traversa Chicago sous une pluie fine, les immeubles se dĂ©formant dans les flaques, les feux rouges Ă©tirĂ©s comme des blessures lumineuses. Dans sa tĂȘte, les messages revenaient un Ă un. âArrĂȘte.â âJe suis en rĂ©union.â âNe recommence pas.â Des phrases quâil aurait pu Ă©crire dans ses mauvais jours, assez ressemblantes pour faire mal, assez froides pour ĂȘtre crues.
HélÚne connaissait son ton mieux que personne.
Elle lâavait fabriquĂ©.
Lâappartement Ă©tait silencieux quand il entra. Trop silencieux. Le genre de silence quâon trouve dans les maisons oĂč quelquâun vient de fouiller en prenant soin de refermer les tiroirs. Dans la cuisine, le pot de basilic nâĂ©tait plus dehors. Il Ă©tait sur le comptoir, les racines nues, la terre rĂ©pandue comme un petit cimetiĂšre.
La chambre du bébé avait été retournée avec méthode.
Pas de chaos spectaculaire. Pas de meubles renversĂ©s. HĂ©lĂšne nâĂ©tait pas femme Ă se salir inutilement. Les gigoteuses Ă©taient pliĂ©es sur la commode. Les peluches rangĂ©es par taille. Mais la boĂźte en bois que Megan gardait sous le fauteuil avait disparu.
Jake sâassit au milieu de la piĂšce.
Il nâavait jamais remarquĂ© les dĂ©tails.
Le mobile suspendu au-dessus du berceau, de petits nuages cousus Ă la main. Les livres cartonnĂ©s en français et en anglais. Le gilet jaune pĂąle commencĂ© au tricot, avec une maille lĂąchĂ©e sur la manche. Une maison entiĂšre de preuves dâamour quâil avait traversĂ©e comme un homme pressĂ©.
Son téléphone sonna.
Megan.
Il hĂ©sita avant de rĂ©pondre, non parce quâil ne voulait pas, mais parce quâil ne savait plus avec quelle voix lui parler.
â Elle lâa pris ? demanda-t-elle.
â Oui.
Un silence.
â Alors elle a peur.
â Quâest-ce quâil y avait dans cette boĂźte ?
â Des copies. Pas les originaux.
Jake ferma les yeux.
Pour la premiĂšre fois depuis deux jours, un souffle de force passa dans la voix de Megan.
â Je ne suis pas restĂ©e couchĂ©e Ă attendre quâon me croie.
Il baissa la tĂȘte.
â OĂč sont les originaux ?
â Chez une notaire Ă Lyon.
Lyon. Le mot sembla incongru au milieu de cette chambre amĂ©ricaine, avec la pluie de Chicago contre la vitre et les sirĂšnes en bas de lâimmeuble. Mais Megan venait de lĂ . Dâun quartier prĂšs de la Croix-Rousse, dâune mĂšre professeure de lettres, dâun pĂšre qui rĂ©parait des meubles anciens et disait que le bois ment moins que les hommes.
â Pourquoi une notaire ?
â Parce que ton nom nâa pas commencĂ© avec ta mĂšre.
La phrase resta suspendue.
Jake se leva lentement.
â Quâest-ce que ça veut dire ?
â Demande-lui qui Ă©tait Louise.
La ligne coupa.
Ă lâhĂŽpital, plus tard, le docteur Lagrange interdit Ă Jake dâentrer dans la chambre avant que Megan lâaccepte. Il patienta sur une chaise en plastique, face Ă un distributeur de barres chocolatĂ©es, un homme de trente-quatre ans qui dĂ©couvrait quâil avait vĂ©cu sous le toit dâun mensonge aussi patiemment entretenu quâun jardin.
Aline sortit finalement.
â Elle dort.
â Elle mâa parlĂ© de Louise.
Aline le fixa.
â Elle ne devait pas.
â Qui est-ce ?
â Une morte que ta mĂšre a continuĂ© dâutiliser.
Il ne comprit pas.
Aline soupira. Son visage se radoucit malgrĂ© elle. Elle nâĂ©tait pas venue pour sauver Jake, mais elle nâaimait pas voir un homme entrer trop tard dans sa propre histoire.
â Ton pĂšre a Ă©crit Ă Megan avant de mourir. Pas beaucoup. Une lettre. Il lui disait que si HĂ©lĂšne sâapprochait de sa grossesse, il fallait ouvrir le dossier Louise.
Jake sentit le couloir basculer légÚrement.
â Mon pĂšre est mort il y a quatre ans.
â Oui.
â Megan et moi Ă©tions Ă peine fiancĂ©s.
â Justement.
à ce moment-là , son téléphone professionnel vibra. Un message vocal inconnu, transféré depuis une adresse chiffrée.
Jake porta lâappareil Ă son oreille.
La voix de son pÚre était plus faible que dans son souvenir, rùpée par la maladie, mais indiscutable.
âSi tu Ă©coutes ceci, mon fils, câest que ta mĂšre recommence.â
Jake ne respira plus.
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âProtĂšge Megan. Et surtout, ne la laisse jamais seule avec lâenfant.â
Dans le couloir blanc, quelque chose de trÚs ancien se réveilla.