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đŸ§” Le Drap bleu / Chapter 1 / 20

Chapitre 01 - Ce que cachait la couverture

Chapter 01 - Chapitre 01 - Ce que cachait la couverture

Le bleu de la couverture n’avait rien d’apaisant.

Dans la petite chambre de l’appartement, Ă  Chicago, cette laine pliĂ©e jusqu’aux genoux de Megan avait la couleur des lessives trop souvent faites, des choses qu’on use parce qu’on n’a plus la force de les remplacer. La lampe de chevet dorait un coin du mur. Le reste demeurait dans une pĂ©nombre Ă©paisse, comme si la nuit avait dĂ©cidĂ© de s’asseoir sur le lit et de ne plus bouger.

Jake resta debout au bord du matelas, en costume noir, la cravate dĂ©nouĂ©e. Il venait de rentrer plus tĂŽt que prĂ©vu d’un dĂźner d’affaires. Sa mĂšre lui avait tĂ©lĂ©phonĂ© trois fois dans la journĂ©e avec cette voix tremblante qu’elle prenait lorsqu’elle voulait ĂȘtre crue.

— Elle ne mange plus, Jake. Elle reste couchĂ©e. Elle te manipule avec cette grossesse.

Il avait voulu ne pas Ă©couter. Puis il avait vu les assiettes intactes sur la commode, le verre d’eau Ă  moitiĂ© plein, l’odeur de soupe froide devenue aigre dans l’air fermĂ©. Et Megan, sept mois de grossesse sous son tee-shirt blanc, les mains serrĂ©es sur la couverture bleue comme une enfant prise en faute.

Sa mĂšre, HĂ©lĂšne, se tenait dans l’encadrement de la porte.

Robe rouge, brushing impeccable, lĂšvres pincĂ©es. À soixante ans, elle avait l’art de paraĂźtre Ă©lĂ©gante mĂȘme dans la cruautĂ©. Elle ne levait jamais la voix. Elle prĂ©fĂ©rait les phrases propres, les coups donnĂ©s avec des gants.

— Jake, dit-elle doucement, ne la laisse pas encore jouer la victime.

Megan ne regarda pas HĂ©lĂšne. Ses yeux restaient fixĂ©s sur la main de Jake, cette main qui s’approchait du bord de la couverture.

— Jake
 si tu vois ça, tout va s’effondrer.

Il s’arrĂȘta.

Dans cette seconde minuscule, il revit tout ce qu’on lui avait racontĂ© depuis des semaines. Megan devenue fragile, Megan qui refusait de voir sa belle-mĂšre, Megan qui inventait des douleurs, Megan qui voulait l’éloigner de sa famille. HĂ©lĂšne avait glissĂ© ces mots par petites touches, autour d’un cafĂ©, dans l’ascenseur, au tĂ©lĂ©phone, jamais assez frontalement pour paraĂźtre mĂ©chante.

Megan, elle, n’avait presque plus parlĂ©.

Jake tira la couverture.

Pas beaucoup. Juste assez.

Il vit les marques sur ses jambes, anciennes et rĂ©centes, jaunes sur les bords, sombres au centre. Il vit la peau que Megan avait tentĂ© de cacher, les traces autour des chevilles, les genoux bleuis, les petits tremblements qui ne venaient pas de la peur seulement mais de l’épuisement.

L’air sortit de sa poitrine comme si quelqu’un l’avait frappĂ©.

— Megan
 qui t’a fait ça ?

Elle ferma les yeux.

HĂ©lĂšne entra aussitĂŽt dans la chambre, d’un pas vif.

— Elle essaie de te faire choisir entre nous.

Megan eut un mouvement de recul si net que Jake le sentit avant de le comprendre. Ce n’était pas une comĂ©dienne qui jouait la frayeur. C’était une femme qui connaissait la distance exacte entre elle et le danger.

Jake se tourna lentement vers sa mĂšre.

— Ne t’approche pas.

Le visage d’HĂ©lĂšne changea Ă  peine. Un cillement. Une ombre. Puis cette douleur Ă©tudiĂ©e, maternelle, presque noble.

— Tu me parles comme Ă  une Ă©trangĂšre ?

Megan posa une main sur son ventre. Elle respirait avec prudence, comme si chaque inspiration devait d’abord demander la permission.

— Elle ne vient ici que quand tu pars travailler.

Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quel cri.

Dans le couloir, le chauffage fit entendre un claquement mĂ©tallique. Chicago Ă©tait derriĂšre les vitres, avec ses sirĂšnes lointaines et la neige sale entassĂ©e au bord des trottoirs. Rien de tout cela ne franchit la chambre. Il n’y avait plus que Jake, Megan, HĂ©lĂšne, et cette couverture bleue qui ne cachait plus rien.

Jake regarda sa mĂšre.

— Maman
 qu’est-ce que tu as fait ?

HélÚne ouvrit la bouche, mais son regard glissa vers la table de nuit. Trop vite. Trop précisément.

Megan suivit ce regard. LĂ , presque invisible entre un tube de crĂšme et une boĂźte de vitamines prĂ©natales, un petit babyphone rond clignotait d’une lumiĂšre verte.

Et du haut-parleur, une voix enregistrée, froide et basse, se remit à jouer toute seule.

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— Avant la naissance, il faudra que Megan disparaisse.

Ce que Jake entendit cette nuit-lĂ  n’était que le dĂ©but.

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