Chapitre 07 - Lâami dâElias

Chapitre 07 - Lâami dâElias
Lâhomme sâappelait Samuel Keane.
Il attendait dans le petit salon de Madame Armand avec les deux mains visibles sur ses genoux, comme quelquâun qui avait appris Ă ne pas effrayer les femmes seules. Il avait une quarantaine dâannĂ©es, peut-ĂȘtre plus. Un visage fatiguĂ©, une barbe de deux jours, un manteau sombre encore mouillĂ© de pluie.
Wren Ă©tait assise tout contre Madame Armand, une tasse de chocolat chaud entre les mains. Elle nâavait pas lâair terrorisĂ©e, seulement attentive, ce qui inquiĂ©ta davantage Maren.
â Je suis dĂ©solĂ© dâĂȘtre venu comme ça, dit Samuel.
Maren resta debout.
â Vous avez deux minutes pour me dire qui vous ĂȘtes avant que jâappelle la police.
â Je lâappellerais Ă votre place. Mais pas avant dâavoir entendu ceci.
Il posa une enveloppe kraft sur la table basse.
Pas crĂšme. Pas rouge. Une enveloppe ordinaire, de celles quâon utilise pour classer les choses sĂ©rieuses.
â Elias et moi Ă©tions associĂ©s sur un dossier de fraude interne. Je travaillais alors dans lâaudit bancaire. Il mâa contactĂ© parce quâil avait compris que Beckett ne se contentait pas de siphonner de lâargent familial.
Maren croisa les bras.
â Il faisait quoi ?
Samuel regarda Wren.
â Votre fille devrait peut-ĂȘtre aller dans la cuisine.
Wren posa sa tasse.
â Papa mâa dit que quand les adultes disent que je ne dois pas entendre, câest souvent quâils vont mentir plus doucement.
Madame Armand toussa pour cacher un sourire triste.
Maren sâassit Ă cĂŽtĂ© de sa fille.
â Elle reste.
Samuel acquiesça, avec respect.
â Beckett montait des prĂȘts relais sur des biens qui ne lui appartenaient pas encore. Il utilisait des signatures, des procurations, des Ă©valuations gonflĂ©es. Elias a dĂ©couvert que la maison des Vale servait de garantie dans une opĂ©ration beaucoup plus grosse.
â Pourquoi Elias ne mâa rien dit ?
â Parce quâil avait besoin de preuves irrĂ©futables. Et parce quâil pensait que sa mĂšre manipulait Grant, mais quâelle nâĂ©tait pas au cĆur du systĂšme.
â Elle ne lâĂ©tait pas ?
Samuel hésita.
â Elle lâĂ©tait autrement.
Voilà une phrase dangereuse, pensa Maren. Une phrase qui annonce une piÚce supplémentaire dans le couloir du deuil.
Samuel ouvrit lâenveloppe. Il en sortit une clĂ© USB, des copies de mails, et une photo prise depuis lâintĂ©rieur dâune voiture.
Sur la photo, Elias discutait avec Beckett dans un parking souterrain. La date indiquait le soir de lâaccident. Pas la veille.
â Non, dit Maren.
Ce nâĂ©tait pas un refus. CâĂ©tait un rĂ©flexe.
â Il devait aller Ă Vienne, continua Samuel. Mais avant de partir, il a reçu un appel. Il mâa envoyĂ© un message : âB. sait pour Grant. Je rĂšgle ça et je tâappelle.â Il ne mâa jamais rappelĂ©.
Wren glissa sa main dans celle de Maren.
â Qui a pris la photo ?
Samuel regarda la petite fille. Il sembla peser chaque mot.
â Moi.
Maren se leva brusquement.
â Vous Ă©tiez lĂ ?
â Oui.
â Et vous nâavez rien dit ?
La colĂšre sortit enfin. Pas contre Celeste, pas contre Beckett, pas mĂȘme contre le monde. Contre cet homme vivant qui avait vu Elias vivant et avait gardĂ© le silence.
Samuel baissa la tĂȘte.
â Jâai essayĂ©. Le lendemain, jâai appris sa mort. Deux jours plus tard, on mâa suspendu pour faute grave. Mon appartement a Ă©tĂ© cambriolĂ©. Ma fille a reçu des menaces Ă son Ă©cole. Jâai paniquĂ©.
â Alors vous avez disparu.
â Oui.
Le mot était laid, mais au moins il ne le maquilla pas.
Maren le détesta un peu moins pour cela. Pas assez pour lui pardonner.
Samuel poussa vers elle un petit dictaphone.
â Elias mâavait laissĂ© ceci dans ma voiture, aprĂšs la discussion. Je ne lâai trouvĂ© quâune semaine plus tard, sous le siĂšge passager. Je ne savais pas quoi en faire. Jâavais peur que la police locale soit dĂ©jĂ influencĂ©e par Beckett. Jâai gardĂ© une copie. Lâoriginal est ici.
Maren ne toucha pas lâappareil.
â Quây a-t-il dessus ?
â Une conversation entre Elias et Beckett.
Madame Armand murmura :
â Mon Dieu.
Samuel appuya sur lecture.
La voix dâElias remplit la petite piĂšce. Plus basse que dans les souvenirs de Maren. Plus dure.
âTu as utilisĂ© le nom de Wren.â
Puis la voix de Beckett, nette, méprisante :
âUne enfant de huit ans ne possĂšde rien tant que les adultes autour dâelle signent Ă sa place.â
Maren sentit Wren se raidir.
Elias : âTu ne tâapprocheras pas de ma fille.â
Beckett : âTu crois encore que tu peux protĂ©ger tout le monde, Elias. Câest touchant. Câest aussi ce qui va te tuer.â
Maren porta une main Ă sa bouche.
Lâenregistrement continua, mais la piĂšce nâentendait plus que cette phrase.
Câest aussi ce qui va te tuer.
Samuel arrĂȘta le dictaphone.
â Il reste vingt-sept minutes. AprĂšs, on entend des bruits de lutte. Puis Elias dit un nom.
Maren nâarrivait plus Ă respirer.
â Quel nom ?
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Samuel ferma les yeux.
â Talia.