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Chapitre 18 - La Maison des FenĂȘtres

Chapitre 18 - La Maison des FenĂȘtres

Deux mois plus tard, Beckett fut mis en examen pour faux, abus de confiance, extorsion et plusieurs infractions financiÚres. Celeste aussi, dans un volet séparé. Victor Lenoir, lui, négocia avec la justice en livrant des archives que tout le monde croyait disparues.

Maren ne suivit pas chaque détail.

Elle apprit Ă  laisser les avocats faire leur travail, les juges poser leurs questions, et les coupables dĂ©couvrir que les salons n’avaient pas toujours le dernier mot.

Talia tĂ©moigna. Elle perdit beaucoup : son mariage, son nom tel qu’elle l’avait imaginĂ©, l’illusion d’avoir Ă©tĂ© la prĂ©fĂ©rĂ©e. Mais elle gagna une chose Ă©trange et difficile : la possibilitĂ© de ne plus mentir.

Elle Ă©crivit Ă  Wren une lettre d’excuses. Maren la lut d’abord. Puis, un dimanche, Wren accepta de l’entendre.

— Je ne veux pas encore la voir, dit-elle.

— Tu n’es pas obligĂ©e.

— Mais je veux garder la lettre. Pour plus tard.

Le printemps arriva lentement.

La grande maison des Vale fut estimĂ©e, expertisĂ©e, discutĂ©e. Wren ne voulait pas y vivre. Maren non plus. Pourtant, vendre Ă  un promoteur qui en aurait fait des appartements de luxe leur parut comme une derniĂšre victoire de l’argent sur tout le reste.

L’idĂ©e vint de Madame Armand.

— Une maison qui a fait pleurer des enfants devrait servir Ă  en protĂ©ger d’autres.

Au début, tout le monde trouva cela impossible.

Jeanne parla de statuts, de fiscalitĂ©, d’autorisations. Me Delcourt, malgrĂ© sa retraite, ressortit des dossiers et des lunettes plus Ă©paisses. La commandante Roussel donna le nom d’une association lyonnaise qui cherchait depuis des annĂ©es un lieu temporaire pour des mĂšres avec enfants, celles qui n’ont pas besoin qu’on les plaigne devant des camĂ©ras mais qu’on leur donne une porte qui ferme Ă  clĂ©.

Wren écoutait les réunions depuis le tapis du salon, en dessinant.

Un soir, elle demanda :

— Si des enfants dorment là-bas, est-ce qu’ils auront peur du vieux sapin ?

Maren sourit.

— On enlùvera le vieux sapin.

— Et la table oĂč mamie riait ?

— On la poncera. Ou on la donnera.

— Non, dit Wren aprĂšs avoir rĂ©flĂ©chi. Gardons-la. Mais pour dessiner dessus.

Alors ils gardĂšrent la table.

On la plaça dans l’ancienne salle Ă  manger. Des bĂ©nĂ©voles vinrent avec des pots de peinture, des tournevis, des rideaux clairs. Les candĂ©labres furent rangĂ©s. Les portraits sĂ©vĂšres descendirent du mur. Dans le grand salon, on installa des fauteuils dĂ©pareillĂ©s, une bibliothĂšque basse, un tapis oĂč les enfants pourraient s’asseoir sans qu’une femme en robe rouge leur dise de faire attention.

Talia vint aider un samedi.

Elle arriva sans prĂ©venir, avec des cartons de vaisselle simple. Pas de porcelaine hĂ©ritĂ©e, pas d’objet prĂ©cieux, seulement des assiettes blanches achetĂ©es chez EmmaĂŒs.

— Je peux les laisser ? demanda-t-elle.

Maren essuya la peinture sur ses mains.

— Oui.

Talia regarda la piĂšce.

— C’est plus beau comme ça.

— Ce n’est pas encore fini.

— Justement.

Elles ne parlÚrent pas de pardon. Maren se méfiait des grands mots prononcés trop tÎt. Mais quand une étagÚre manqua de tomber, Talia la retint, et Maren rit malgré elle. Un petit rire bref, surpris, presque ancien.

Talia rit aussi.

Ce fut tout.

Et ce fut beaucoup.

Six mois aprĂšs NoĂ«l, la maison devint officiellement une rĂ©sidence d’accueil temporaire pour femmes seules avec enfants, gĂ©rĂ©e par une association locale, financĂ©e en partie par la location d’une aile pour des ateliers, des lectures, des repas solidaires. Le nom fut choisi par Wren.

La Maison des FenĂȘtres.

Le jour de l’inauguration, il faisait doux. Les portes Ă©taient ouvertes. Les rideaux lavĂ©s bougeaient dans l’air. On avait remplacĂ© les chandeliers rouges par des lampes simples. Dans l’ancienne salle Ă  manger, des enfants dessinaient sur la grande table qui ne servait plus Ă  impressionner personne.

Maren resta un moment dans l’entrĂ©e.

Wren vint glisser sa main dans la sienne.

— Tu penses à papa ?

— Oui.

— Il aurait aimĂ© ?

Maren regarda la lumiĂšre sur le parquet, les voix dans la cuisine, les fenĂȘtres ouvertes sur le jardin.

— Je crois qu’il aurait dit que c’est enfin une maison.

Talia arriva en retard, avec un bouquet de pivoines maladroitement emballĂ©. Elle n’embrassa pas Maren. Elle n’essaya pas d’embrasser Wren. Elle posa seulement le bouquet dans un vase.

— Je peux aider Ă  servir le cafĂ© ? demanda-t-elle.

Maren la regarda longtemps.

— Oui.

C’était tout. Et pour l’instant, c’était assez.

À la fin de la journĂ©e, quand les invitĂ©s furent partis, Wren courut dans le jardin avec deux enfants rencontrĂ©s le matin mĂȘme. Son rire monta jusqu’aux fenĂȘtres du premier Ă©tage.

Maren s’assit sur les marches, fatiguĂ©e d’une bonne fatigue, celle qui vient aprĂšs avoir portĂ© quelque chose jusqu’au bout.

Elle pensa au soir de NoĂ«l. À la porte ouverte. Aux mots de Celeste. Aux trois enveloppes sur l’ülot. Elle pensa Ă  toutes les femmes qui restent trop longtemps dans des piĂšces oĂč on les diminue parce qu’elles confondent patience et amour.

La vie ne rend pas toujours ce qu’elle prend. Elias ne reviendrait pas. Certaines phrases resteraient. Certaines nuits aussi.

Mais une vĂ©ritĂ© nouvelle s’était installĂ©e en elle : on peut ĂȘtre brisĂ©e sans ĂȘtre finie. On peut quitter une table qui ne vous nourrit plus. On peut transformer une maison de mensonges en refuge, si l’on accepte d’ouvrir les placards, les caves, les boĂźtes rouges, et surtout sa propre voix.

Wren revint vers elle, les joues roses.

— Maman, on rentre chez nous ?

Maren regarda la maison derriĂšre elles, puis leur petit appartement qui les attendait, puis la main de sa fille dans la sienne.

— Oui, ma chĂ©rie.

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Elle sourit.

— Et cette fois, nous savons exactement oĂč c’est.

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