Chapitre 10 - La plainte de Celeste

Chapitre 10 - La plainte de Celeste
Les policiers nâĂ©taient pas venus pour Beckett.
Câest ce que Maren comprit dĂšs quâelle vit le regard du brigadier sur elle. Pas hostile, mais dĂ©jĂ prĂ©parĂ©. Un regard qui avait reçu une version avant dâentendre la sienne.
Celeste avança vers eux avec une main posĂ©e sur son cĆur, si pĂąle et si digne quâelle aurait pu inspirer un peintre religieux.
â Merci dâĂȘtre venus si vite. Ma belle-fille a pĂ©nĂ©trĂ© chez nous, elle a menacĂ© ma famille, et maintenant son complice agresse mon gendre.
Maren resta immobile.
Le mot complice dĂ©signait Samuel. Le mot agresse dĂ©signait le fait dâempĂȘcher Beckett de fuir. Dans la bouche de Celeste, les faits devenaient des robes quâon retournait selon la saison.
Le policier principal, une femme dâenviron cinquante ans aux cheveux tirĂ©s, regarda la piĂšce.
Elle vit Talia assise au sol, la tempe en sang. Beckett retenu par un homme ùgé mais solide. Me Delcourt avec sa canne. Grant livide. Maren droite, le manteau encore humide, une enveloppe contre elle.
â Qui est Maren Vale ?
â Moi.
â Madame, nous allons vous demander de nous expliquer calmement ce qui se passe.
Celeste sâindigna.
â Calmement ? Elle a forcĂ© lâentrĂ©e de notre cave !
Me Delcourt toussa.
â Commandante, je suis Albert Delcourt, notaire honoraire. Jâai accompagnĂ© madame Vale Ă sa demande. Plusieurs documents ici semblent liĂ©s Ă des fraudes financiĂšres et Ă des pressions exercĂ©es sur elle aprĂšs le dĂ©cĂšs de son mari.
La policiĂšre tourna vers lui un regard plus attentif.
â Vous avez des Ă©lĂ©ments ?
â Une boĂźte de documents, des tĂ©moins, un enregistrement audio, et un homme qui vient de tenter de sâemparer dâune preuve.
Beckett ricana.
â Câest grotesque.
â Monsieur, dit la commandante, vous parlerez quand je vous poserai une question.
Maren sentit une petite fissure dans la muraille de Celeste.
Pas assez pour se rassurer. Mais assez pour respirer.
On les sĂ©para dans diffĂ©rentes piĂšces. Maren fut conduite dans la cuisine, cette mĂȘme cuisine oĂč tout avait commencĂ© quelques heures plus tĂŽt avec trois enveloppes crĂšme. La commandante, qui sâappelait Roussel, sâassit en face dâelle.
â Recommencez depuis le dĂ©but.
Alors Maren raconta.
Elle raconta lâhumiliation Ă la porte, Wren avec son sac cadeau, la phrase de Celeste, les enveloppes, lâappel de Jeanne Morvan, la boĂźte rouge, la clĂ© de la cave, lâenregistrement de Samuel.
Elle raconta sans ajouter de larmes aux endroits oĂč une autre femme en aurait mis pour ĂȘtre crue. Elle ne voulait pas ĂȘtre crue parce quâelle souffrait. Elle voulait ĂȘtre crue parce que les faits tenaient debout.
La commandante prit des notes.
â Vous avez lâenregistrement ?
Samuel, dans le salon, lâavait remis Ă un collĂšgue. On lâapporta. Roussel Ă©couta quelques minutes au casque. Son visage ne changea presque pas, mais Maren vit ses doigts se serrer sur le stylo.
â Votre mari a-t-il dĂ©jĂ portĂ© plainte avant son dĂ©cĂšs ?
â Pas Ă ma connaissance.
â Avez-vous reçu des menaces ?
Maren pensa aux phrases de Celeste. Aux insinuations. Aux documents quâon lui avait fait signer en disant quâelle Ă©tait trop fragile pour comprendre. Aux regards posĂ©s sur Wren comme sur une erreur de famille.
â Pas comme dans les films. Mais oui.
Roussel leva les yeux.
â Les menaces qui ne ressemblent pas Ă des menaces sont souvent les plus efficaces.
Pour la premiĂšre fois de la nuit, Maren sentit quâune femme adulte Ă©tait assise de lâautre cĂŽtĂ© de la table, pas une juge de salon.
Vers trois heures du matin, Beckett fut emmenĂ© pour audition. Pas menottĂ© devant tout le monde, Ă la grande dĂ©ception des cousins revenus prĂšs de lâentrĂ©e, mais fermement encadrĂ©.
Talia refusa dâabord dâaller Ă lâhĂŽpital pour sa coupure. Puis elle accepta quand Maren lui tendit un mouchoir propre sans un mot.
â Pourquoi tu mâaides ? demanda Talia.
Maren répondit :
â Parce que Wren regarde encore comment les femmes se traitent quand tout sâĂ©croule.
Talia pleura alors. Vraiment. Sans beauté.
Celeste, elle, ne pleura pas.
Quand les policiers inventoriĂšrent la boĂźte rouge, elle resta debout prĂšs de la cheminĂ©e. Ă chaque document sorti, elle semblait vieillir dâun an. Le carnet noir fut placĂ© sous scellĂ©. La clĂ© USB aussi. Lâenveloppe de Wren resta dans les mains de Maren, aprĂšs accord de la commandante, car elle ne semblait pas contenir de preuve financiĂšre immĂ©diate.
â Ne lâouvrez pas seule si vous pouvez lâĂ©viter, conseilla Roussel.
â Je ne lâouvrirai pas sans ma fille.
La commandante hocha la tĂȘte.
Au petit matin, Maren rentra enfin.
Madame Armand dormait dans son fauteuil. Wren, elle, était réveillée, assise sur le tapis, les bras autour de ses genoux.
â Tu es revenue, dit-elle.
â Je te lâavais promis.
Maren sâassit prĂšs dâelle et sortit lâenveloppe.
â Ton papa tâa Ă©crit une lettre.
Wren ne la prit pas tout de suite.
â Est-ce quâelle va faire mal ?
Maren sentit ses yeux brûler.
â Peut-ĂȘtre un peu. Mais pas comme un mensonge.
Wren ouvrit lâenveloppe.
La premiĂšre ligne disait :
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Ma petite Ă©toile, si tu lis ceci, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă rentrer pour te raconter la vĂ©ritĂ© moi-mĂȘme.
Et dans lâenveloppe, pliĂ© derriĂšre la lettre, se trouvait un acte de naissance que Maren nâavait jamais vu.