Chapitre 12 - Le pĂšre de Talia

Chapitre 12 - Le pĂšre de Talia
Talia choisit un café prÚs de la gare de Perrache.
Pas un endroit Ă©lĂ©gant. Pas une brasserie oĂč Celeste aurait reconnu les serveurs. Un cafĂ© Ă©troit, aux tables serrĂ©es, qui sentait le beurre chaud, le diesel humide et les dĂ©parts trop matinaux.
Maren arriva avec Jeanne Morvan. Talia voulut protester, puis renonça.
Elle portait un manteau noir, un foulard noué trop vite, et une petite compresse au bord de la tempe. Sans sa robe verte, sans le décor de la maison, elle paraissait plus jeune. Ou simplement moins armée.
â Merci dâĂȘtre venue, dit-elle.
Maren sâassit.
â Ne me remercie pas encore.
Talia eut un petit sourire cassé.
â Câest juste.
La serveuse déposa trois cafés. Personne ne toucha au sucre.
â Tu as lu la lettre ? demanda Talia.
â Avec Wren.
La honte passa sur le visage de sa sĆur.
â Je ne savais pas quâElias lui avait Ă©crit.
â Tu savais pour lâacte de naissance ?
Talia regarda dehors. Un bus passa, couvrant un instant le monde de buée grise.
â Je lâai appris Ă vingt-deux ans. Pas par maman. Par Beckett.
Maren sentit Jeanne se tendre.
â Beckett savait avant toi ?
â Son pĂšre connaissait ma mĂšre. Enfin⊠mon vrai pĂšre.
Elle avala difficilement.
â Il sâappelait Victor Lenoir.
Jeanne posa lentement sa tasse.
â Lenoir Finances.
Talia la regarda.
â Vous connaissez ?
â Tout le monde dans mon mĂ©tier connaĂźt. Une sociĂ©tĂ© radiĂ©e, des plaintes, des investisseurs ruinĂ©s, un suicide jamais trĂšs clair. CâĂ©tait dans les annĂ©es quatre-vingt-dix.
Maren attendit.
Elle avait appris cette nuit-lĂ que le silence, parfois, est le meilleur couteau. On le pose sur la table, et les gens finissent par se couper eux-mĂȘmes.
Talia reprit :
â Victor Lenoir Ă©tait mariĂ© quand il a rencontrĂ© maman. Elle avait vingt-cinq ans, Grant Ă©tait dĂ©jĂ amoureux dâelle. Victor lui a promis une vie incroyable. Quand elle est tombĂ©e enceinte, il a disparu. Grant a acceptĂ© de lâĂ©pouser et de mâĂ©lever. Mais Victor est revenu des annĂ©es plus tard. Pas pour moi. Pour lâargent.
â Quel argent ?
â Celui de la famille Vale. Grant avait hĂ©ritĂ© de son pĂšre. Il nâa jamais Ă©tĂ© trĂšs bon avec les chiffres. Victor a proposĂ© des placements. Maman lâa laissĂ© entrer.
Jeanne murmura :
â Et les premiĂšres pertes ont Ă©tĂ© cachĂ©es.
Talia hocha la tĂȘte.
â Maman a passĂ© sa vie Ă rĂ©parer une faute en en commettant dâautres. Beckett a trouvĂ© les vieux papiers quand on sâest fiancĂ©s. Il mâa dit quâil pouvait tout faire sortir : lâacte de naissance, les dettes, le rĂŽle de maman. Il a dit que Grant serait dĂ©truit, que je nâaurais plus de nom.
Maren pensa à Talia dans sa robe verte, pointant une enfant vers la porte. La pitié ne vint pas facilement. Mais une compréhension froide, oui.
â Alors tu as choisi de dĂ©truire les autres avant quâon te touche.
Talia baissa la tĂȘte.
â Oui.
Ce simple oui fit plus que nâimporte quelle excuse.
â Pourquoi dis-tu que Wren risque de perdre la maison ? demanda Maren.
Talia sortit une clé de son sac. Une petite clé dorée, moderne.
â Beckett a un coffre dans une agence privĂ©e. Pas Ă son nom. Au nom dâune sociĂ©tĂ© liĂ©e Ă Lenoir. Il y garde les originaux de certaines procurations. Dont une qui porte ta signature.
Maren sentit son ventre se serrer.
â Je nâai signĂ© aucune procuration pour lui.
â Justement.
Jeanne se pencha.
â Une fausse signature ?
â Avec une copie de ta piĂšce dâidentitĂ© et des papiers que maman tâa fait signer aprĂšs lâenterrement, quand elle disait tâaider pour lâassurance.
Maren revit Celeste Ă sa table de cuisine, parfum impeccable, voix douce.
âSigne ici, ma chĂ©rie. Ne tâimpose pas ça. Elias aurait voulu que je mâoccupe des dĂ©tails.â
Elle eut soudain froid.
â Quâest-ce que cette procuration permet ?
Talia ferma les yeux.
â De contester la gestion de la part de Wren. De dire que tu as acceptĂ© de confier lâadministration Ă un conseiller familial en cas de fragilitĂ© psychologique.
Fragilité.
Encore ce mot.
Maren posa les deux mains Ă plat sur la table.
â Et ce conseiller, câest Beckett.
â Oui.
Jeanne se leva presque.
â Il faut prĂ©venir la commandante Roussel.
Talia attrapa le poignet de Maren.
â Attends. Le coffre sera vidĂ© dĂšs quâil saura que jâai parlĂ©.
â Beckett est en garde Ă vue.
Talia secoua la tĂȘte.
â Pas Beckett. Ma mĂšre.
Maren la fixa.
Talia ajouta dâune voix blanche :
â Elle a la deuxiĂšme clĂ©. Et elle a rendez-vous lĂ -bas Ă onze heures.
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Maren regarda lâhorloge du cafĂ©.
10 h 37.