Chapitre 02 - Lâappel du mort

Chapitre 02 - Lâappel du mort
Pendant deux secondes, personne ne respira.
Le prĂ©nom dâElias brillait sur lâĂ©cran de Maren comme une chose revenue de la tombe par erreur. Son mari Ă©tait mort depuis vingt-six mois. Mort un soir dâoctobre, sur une route mouillĂ©e prĂšs de Vienne, dans une voiture que les gendarmes avaient retrouvĂ©e contre un platane. Mort avec, dans la poche intĂ©rieure de sa veste, un reçu de pharmacie pour Wren et une photo pliĂ©e de Maren prise au Cap Ferret, lâĂ©tĂ© de leurs trente ans.
Maren regarda lâĂ©cran. Ses doigts devinrent froids.
Talia murmura :
â Câest une plaisanterie ?
La voix de Beckett claqua, plus sĂšche quâil ne lâaurait voulu.
â Ne rĂ©ponds pas.
Maren leva les yeux vers lui.
Il avait parlé trop vite.
Voilà le défaut des gens coupables : ils réagissent toujours avant de réfléchir.
Celeste recula dâun pas. Grant, lui, fixait le tĂ©lĂ©phone comme sâil venait de reconnaĂźtre la sonnerie. CâĂ©tait une vieille mĂ©lodie douce, choisie par Elias un soir oĂč il avait pris le portable de Maren pour rire.
âComme ça, tu sauras que câest ton homme prĂ©fĂ©rĂ©â, avait-il dit.
Le téléphone vibra encore.
Maren appuya.
Elle ne mit pas le haut-parleur tout de suite. Par instinct, par peur, par fidĂ©litĂ© Ă un disparu qui avait encore droit Ă une seconde dâintimitĂ©.
â AllĂŽ ?
Un souffle. Puis une voix de femme, ùgée, fatiguée.
â Madame Vale ? Ne raccrochez pas. Je mâappelle Jeanne Morvan. JâĂ©tais la comptable privĂ©e de votre mari.
Maren sentit le monde se replacer de travers.
â Pourquoi appelez-vous depuis son numĂ©ro ?
â Parce que câest le seul moyen que jâai trouvĂ© pour que vous rĂ©pondiez.
Dans la cuisine, les invitĂ©s tendaient lâoreille sans oser sâapprocher. Celeste gardait son sourire de femme du monde, mais le coin de sa bouche tremblait. Talia avait croisĂ© les bras, comme si la posture pouvait cacher la panique.
Maren mit le haut-parleur.
â RĂ©pĂ©tez votre nom.
Un silence au bout du fil. Puis :
â Jeanne Morvan. Jâai travaillĂ© pour Elias Vale jusquâĂ trois semaines avant sa mort. Et si vous ĂȘtes ce soir dans cette maison, devant trois enveloppes crĂšme, cela veut dire que Celeste a recommencĂ©.
Grant ferma les yeux.
Un murmure traversa la piĂšce.
Talia siffla :
â Maman, câest quoi cette histoire ?
Celeste redressa le menton.
â Je ne connais pas cette femme.
La voix au téléphone eut un petit rire sans joie.
â Bien sĂ»r que si, madame. Vous me connaissez assez pour avoir essayĂ© de me faire signer un accord de confidentialitĂ© aprĂšs lâenterrement.
Maren ne bougea pas. Elle avait appris, depuis la mort dâElias, quâil existait des douleurs si grandes quâelles ne font pas crier. Elles rendent simplement chaque dĂ©tail plus net. La veine sur la tempe de sa mĂšre. La tache de vin sur la nappe. Le froissement du sac cadeau de Wren Ă lâentrĂ©e.
â Pourquoi maintenant ? demanda-t-elle.
â Parce quâElias mâavait laissĂ© une instruction. Si vous versiez plus de trente mille dollars Ă sa famille aprĂšs sa mort, je devais vous envoyer certains documents. Je lâai appris hier seulement, par une alerte bancaire liĂ©e Ă un ancien compte de garantie.
Maren regarda les enveloppes.
â Jâai donnĂ© cet argent il y a dix-huit mois.
â Non, madame. Vous avez cru le donner Ă la banque pour sauver la maison. En rĂ©alitĂ©, il a transitĂ© par deux comptes. Lâun appartenait Ă une sociĂ©tĂ© de conseil. Lâautre Ă monsieur Beckett Arnaud.
La chaise de Beckett racla le sol.
â Câest absurde.
Cette fois, la caméra imaginaire de toute la salle se tourna vers lui.
Maren, elle, sentit une colĂšre lente monter dans sa poitrine. Pas une colĂšre bruyante. Une colĂšre solide.
â Beckett ?
Il haussa les épaules.
â Je gĂšre des placements pour la famille. Tout est lĂ©gal.
Jeanne Morvan reprit :
â Tout nâest pas lĂ©gal quand une veuve signe des documents en croyant rembourser une dette hypothĂ©caire qui nâexiste plus.
Le mot tomba.
Nâexiste plus.
Maren posa une main sur le bord de lâĂźlot.
â Quâest-ce que vous voulez dire ?
Grant ouvrit la bouche.
Pour la premiÚre fois depuis le début de la soirée, il semblait vouloir parler. Celeste le devança.
â Cette femme ment. Elle a toujours voulu de lâargent.
â Non, dit Grant.
Un seul mot. Faible, mais réel.
Tout le monde se tourna vers lui.
Il ne regardait ni Celeste ni Maren. Il regardait Wren.
â La maison Ă©tait dĂ©jĂ sauvĂ©e.
Maren sentit sa gorge se serrer.
â Par qui ?
Grant essuya ses lĂšvres avec une serviette quâil plia ensuite avec un soin ridicule.
â Par Elias. Six mois avant lâaccident.
La piĂšce sembla perdre de lâair.
Jeanne Morvan parla doucement, comme on dépose un objet fragile.
â Votre mari avait rachetĂ© la dette familiale. Il ne voulait pas que vous le sachiez tout de suite, parce quâil espĂ©rait obtenir de Grant une confession Ă©crite sur les dĂ©tournements antĂ©rieurs.
Talia recula.
â Quels dĂ©tournements ?
Celeste tourna vers sa fille un regard si froid que Talia se tut.
Maren ne comprenait plus, ou plutĂŽt elle comprenait trop vite.
Elias nâĂ©tait pas seulement mort en laissant des questions. Il Ă©tait mort en les laissant entourĂ©es de gens qui avaient intĂ©rĂȘt Ă ce quâelles restent enterrĂ©es.
Jeanne continua :
â Madame Vale, jâai transmis un dossier Ă votre adresse. Pas chez Celeste. Chez vous. Il devrait arriver demain matin. Mais il y a une chose que vous devez savoir ce soir.
Maren demanda, presque sans voix :
â Quoi ?
â Les trois enveloppes ne contiennent pas seulement vos reçus. Lâune dâelles contient une copie dâun courrier quâElias nâa jamais eu le temps de vous remettre.
Maren prit la deuxiĂšme enveloppe. Le papier trembla Ă peine entre ses doigts.
Elle lâouvrit.
Ă lâintĂ©rieur, il y avait une feuille pliĂ©e et une photographie.
Sur la photo, Elias se tenait devant cette mĂȘme maison, un dossier sous le bras. Ă cĂŽtĂ© de lui, Grant signait un papier.
Et derriĂšre la fenĂȘtre du salon, presque invisible dans le reflet du soir, on apercevait Beckett.
May you like
Une date était inscrite au dos.
La veille de lâaccident.