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Chapitre 17 - Le témoignage de Grant

Chapitre 17 - Le témoignage de Grant

Le tribunal n’avait rien du grand théùtre que Maren avait imaginĂ© dans ses nuits sans sommeil.

Pas de musique grave. Pas de regard de foule. Pas de coup de marteau dramatique. Seulement des couloirs trop éclairés, des bancs de bois, des avocats qui marchaient vite avec des dossiers sous le bras, et des gens ordinaires assis là, chacun avec sa catastrophe personnelle sur les genoux.

Maren arriva avec Jeanne Morvan. Talia Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ , seule, assise au bout d’un banc. Elle portait un manteau bleu marine, les cheveux attachĂ©s sans soin. Elle avait cessĂ© de ressembler Ă  une femme qui voulait gagner la piĂšce en entrant.

— OĂč est Wren ? demanda-t-elle.

— À l’école. Puis chez Madame Armand.

— C’est mieux.

Maren s’assit Ă  deux places d’elle, pas Ă  cĂŽtĂ©. Talia ne protesta pas. Elles apprenaient une distance neuve, moins cruelle que l’ancienne.

Grant arriva quelques minutes plus tard.

Il marchait lentement, appuyĂ© sur une canne qui n’était pas celle de Me Delcourt mais aurait pu lui appartenir tant elle semblait ĂȘtre apparue avec sa honte. DerriĂšre lui, son avocat tenait une chemise rouge.

Celeste n’était pas dans le couloir. Elle avait demandĂ© Ă  comparaĂźtre sĂ©parĂ©ment pour raisons mĂ©dicales. Roussel avait seulement levĂ© les yeux au ciel en l’apprenant.

— Les raisons mĂ©dicales des puissants commencent souvent quand leur image tousse, avait-elle soufflĂ© Ă  Maren.

Dans la salle, Grant fut appelĂ© comme tĂ©moin volontaire dans le cadre de l’enquĂȘte financiĂšre et successorale. Il posa sa main sur le dossier devant lui, puis leva les yeux vers le magistrat.

Sa voix, au début, fut presque inaudible.

Il raconta les premiĂšres pertes d’argent, les prĂȘts signĂ©s sans comprendre, les promesses de Victor Lenoir. Il raconta Celeste jeune, brillante, terrifiĂ©e Ă  l’idĂ©e de redevenir personne. Il raconta Talia, bĂ©bĂ©, qu’il avait tenue dans ses bras avant mĂȘme d’avoir le courage de lui donner son nom.

Talia pleurait en silence.

Maren ne la regarda pas. Pas par dureté. Par pudeur.

Puis Grant parla d’Elias.

— Mon fils a dĂ©couvert ce que je n’avais pas voulu voir. Il n’a pas menacĂ© de me dĂ©truire. Il m’a demandĂ© de dire la vĂ©ritĂ© avant qu’un autre ne s’en serve contre nous.

Le magistrat demanda :

— Avez-vous signĂ© une dĂ©claration ce jour-lĂ  ?

Grant ferma les yeux.

— Oui.

— OĂč se trouve-t-elle ?

L’avocat ouvrit la chemise rouge.

— Mon client l’a conservĂ©e dans un coffre personnel dont son Ă©pouse ignorait l’existence.

Un souffle parcourut la salle.

Maren sentit Jeanne se redresser.

Grant continua :

— Le soir de l’accident, Celeste m’a appelĂ©. Elle m’a dit qu’Elias Ă©tait hystĂ©rique, qu’il voulait nous jeter dehors, qu’il fallait signer un document annulant ce que j’avais dĂ©clarĂ©. Beckett Ă©tait lĂ . Il avait prĂ©parĂ© une attestation disant que j’avais Ă©tĂ© confus, manipulĂ© par mon fils.

— L’avez-vous signĂ©e ?

Grant baissa la tĂȘte.

— Oui.

Le mot tomba comme une pierre.

Maren sentit une vieille colĂšre remonter. Grant n’avait pas tuĂ© Elias, peut-ĂȘtre. Mais il avait aidĂ© Ă  tuer sa vĂ©ritĂ©.

— Pourquoi ? demanda le magistrat.

Grant regarda Maren.

— Parce que j’avais peur de perdre ma femme. Parce que j’avais passĂ© quarante ans Ă  appeler amour le fait de cĂ©der. Parce que je croyais qu’un scandale dĂ©truirait ma famille, alors que le scandale Ă©tait dĂ©jĂ  notre façon de vivre.

Personne ne parla.

Puis il ajouta :

— Et parce que je suis lñche.

C’était la premiĂšre phrase qui n’essayait pas de se sauver elle-mĂȘme.

AprĂšs l’audience, Grant demanda Ă  parler Ă  Maren seul Ă  seul. Elle hĂ©sita, puis accepta dans un petit jardin intĂ©rieur du tribunal, sous un ciel gris.

— Je ne te demande pas de me pardonner, dit-il.

— Tant mieux.

Il acquiesça, comme si la réponse était juste.

— Je veux seulement te dire que la maison ne doit pas rester un monument Ă  nos fautes. Elias disait toujours que les murs gardent ce qu’on leur fait entendre. Il voulait y ouvrir une bibliothĂšque pour les enfants du quartier. C’était une idĂ©e comme ça, lancĂ©e un dimanche.

Maren le regarda.

Elle ne savait pas si Grant offrait une vĂ©ritĂ© ou une maniĂšre de se rendre supportable. Peut-ĂȘtre les deux. Les gens ne sont pas propres d’un seul cĂŽtĂ©.

— Wren ne veut pas y vivre, dit-elle.

— Elle a raison.

Il sortit une vieille photo de sa poche. Elias adolescent, assis sur les marches de la maison avec un livre sur les genoux. À cĂŽtĂ© de lui, Talia petite, endormie contre son Ă©paule. Celeste n’était pas sur la photo. Grant non plus. Juste les enfants, avant les rĂŽles.

— Garde-la si tu veux.

Maren la prit.

Elle rentra chez elle avec la sensation Ă©trange que certaines portes se fermaient sans bruit, non parce qu’on les claquait, mais parce qu’elles avaient enfin fini de servir.

Le soir, Wren observa la photo longtemps.

— Tatie Talia avait l’air gentille quand elle Ă©tait petite.

— Elle l’était sĂ»rement parfois.

— Est-ce que les gens mĂ©chants peuvent redevenir gentils ?

Maren s’assit prùs d’elle.

— Je crois que les gens peuvent devenir plus honnĂȘtes. C’est dĂ©jĂ  beaucoup.

Wren hocha la tĂȘte.

— Et la maison ?

Maren regarda par la fenĂȘtre. Dans la rue, des enfants rentraient de l’école avec des bonnets de travers.

— Je ne sais pas encore.

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Mais cette nuit-lĂ , en rangeant la photo d’Elias dans une boĂźte, elle trouva au dos une phrase Ă©crite par son mari :

Un jour, cette maison devra apprendre Ă  accueillir au lieu de choisir.

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