Chapitre 09 - Le petit garçon aux yeux gris

Chapter 09 - Chapitre 09 - Le petit garçon aux yeux gris
Audrey lut le message jusquâĂ ce que les mots perdent leur forme. Le petit garçon aux yeux gris. Une image surgit sans permission : un enfant debout dans une cour dâĂ©cole, avec un cartable trop grand et des genoux Ă©corchĂ©s, cherchant un visage quâil ne connaissait pas.
Elle posa le téléphone sur la table.
â Je veux voir Paige.
Sophia secoua la tĂȘte.
â Certainement pas seule.
â Alors pas seule.
Alexander intervint doucement.
â Vous venez de sortir dâune intervention et dâun choc. Il faut attendre.
Audrey tourna vers lui un regard qui ne criait pas, mais qui obligeait.
â Jâai peut-ĂȘtre un fils quelque part. Combien dâheures voulez-vous que jâattende poliment ?
Il ne répondit pas.
Le rendez-vous fut fixĂ© le lendemain dans un cafĂ© discret prĂšs du canal Saint-Martin, un endroit oĂč les serveurs avaient lâair de ne jamais Ă©couter et oĂč les tables en bois collaient un peu. Sophia, RĂ©mi et deux agents restĂšrent Ă proximitĂ©. Audrey portait un manteau long, une Ă©charpe grise, et sous ses vĂȘtements son corps lui rappelait Ă chaque mouvement quâil nâĂ©tait pas encore prĂȘt pour la guerre.
Mais certaines guerres ne demandent pas la permission du corps.
Paige arriva avec vingt minutes de retard.
Sans maquillage, sans robe brillante, elle paraissait plus jeune, presque adolescente. Ses cheveux blonds Ă©taient attachĂ©s Ă la hĂąte. Elle regarda derriĂšre elle avant de sâasseoir.
â Je nâai pas beaucoup de temps.
Audrey la fixa.
â Moi non plus. On mâen a dĂ©jĂ volĂ© assez.
Paige baissa les yeux.
Le silence entre elles fut laid, mais nĂ©cessaire. Il y avait trop de choses quâaucune excuse ne pouvait effacer : les photos, Dominic, les messages, lâhumiliation. Audrey ne voulait pas blanchir Paige parce quâelle apportait une vĂ©ritĂ©. Les victimes peuvent aussi blesser. Les personnes utilisĂ©es peuvent aussi choisir la cruautĂ©.
â Pourquoi Dominic ? demanda Audrey.
Paige eut un rire brisé.
â Parce quâil savait ce que jâavais fait Ă la clinique. Parce quâil mâa dit que si je partais, je tomberais avec eux.
â Et les photos ?
â Je voulais que vous regardiez lâenveloppe. Je ne savais pas comment vous parler autrement.
â Vous auriez pu dire la vĂ©ritĂ©.
Paige releva les yeux, rouges.
â Ă qui ? Ă la femme que jâaidais Ă dĂ©truire ?
Audrey ne rĂ©pondit pas. CâĂ©tait trop honnĂȘte pour ĂȘtre pardonnable.
Paige sortit une clĂ© dâun petit porte-monnaie.
â Il y a une maison Ă Suresnes. HĂ©lĂšne y allait le jeudi. Dominic disait que câĂ©tait pour une fondation dâenfants. Jây ai vu un garçon une fois. Il devait avoir trois ans. Yeux gris. Il avait une tache de naissance ici.
Elle toucha son propre poignet.
Audrey sentit son souffle se coincer.
â Quel Ăąge aurait-il aujourdâhui ?
â Cinq ans. Presque six.
Le cafĂ© sembla reculer autour dâelle. Les tasses, les voix, le bruit dâune machine Ă espresso, tout devint coton.
â Comment sâappelle-t-il ?
Paige hésita.
â On lâappelait NoĂ©.
Noé.
Pas Nathan.
On lui avait dĂ©jĂ changĂ© un prĂ©nom, peut-ĂȘtre une mĂšre, peut-ĂȘtre une vie entiĂšre.
Sophia sâĂ©tait rapprochĂ©e sans que personne sâen aperçoive.
â Donnez-moi lâadresse.
Paige glissa la clé et un papier.
â Il ne vit peut-ĂȘtre plus lĂ . Jâai arrĂȘtĂ© dây aller quand Dominic a compris que je posais des questions.
â Pourquoi maintenant ? demanda Audrey.
Paige regarda par la vitre. Une femme passait avec deux baguettes sous le bras, pressĂ©e de rentrer avant la pluie. Cette scĂšne minuscule sembla lâachever.
â Parce que je suis enceinte.
Audrey se figea.
Paige posa une main sur son ventre, Ă peine visible.
â Et Dominic mâa demandĂ© hier si jâĂ©tais sĂ»re de vouloir garder un enfant qui compliquerait les affaires.
Ce fut Ă cet instant quâAudrey comprit vraiment : Dominic ne dĂ©truisait pas les femmes parce quâil ne les aimait plus. Il les dĂ©truisait quand elles devenaient rĂ©elles.
Rémi appela une heure plus tard depuis Suresnes.
â La maison est vide, dit-il. Mais il y a des traces rĂ©centes. Et dans la chambre dâenfant, on a trouvĂ© un dessin.
â Quel dessin ?
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Il y eut un froissement de papier.
â Une femme blonde dans un lit dâhĂŽpital. Avec Ă©crit en lettres dâenfant : *Maman dort encore.*