Chapitre 05 - La veille du mariage

Chapter 05 - Chapitre 05 - La veille du mariage
Audrey regarda la photographie jusquâĂ ce que les contours deviennent flous. Son pĂšre portait son vieux manteau de laine marine, celui dont il rĂ©parait les boutons lui-mĂȘme. Ă cĂŽtĂ© de lui, Alexander Reed paraissait plus jeune, sans barbe, le visage grave. Ils sortaient de la clinique Marceau par une porte latĂ©rale.
La veille de son mariage.
Ce dĂ©tail sâaccrocha Ă elle comme une Ă©charde.
â Vous connaissiez mon pĂšre ? demanda-t-elle.
Le docteur Reed resta debout prĂšs de la fenĂȘtre. Il nâavait pas lâair coupable dâavoir Ă©tĂ© pris, mais dâavoir attendu trop longtemps.
â Oui.
Sophia croisa les bras.
â Vous auriez pu le dire plus tĂŽt.
â Je lâaurais fait si cela avait changĂ© la prise en charge mĂ©dicale. MaisâŠ
â Mais maintenant, ça change tout, dit Audrey.
Il acquiesça.
Dehors, une sirĂšne passa, brĂšve, puis le boulevard retomba dans son bruit mouillĂ©. Audrey se sentit brusquement fatiguĂ©e. Pas seulement du corps. FatiguĂ©e dâapprendre que tous ceux quâelle aimait avaient gardĂ© une porte fermĂ©e quelque part.
Alexander sâassit enfin.
â Votre pĂšre est venu me voir parce quâil avait des doutes sur Dominic. Il avait trouvĂ© des anomalies dans des documents que vous aviez signĂ©s. Des mandats trop larges. Des clauses rĂ©digĂ©es comme des piĂšges.
â Pourquoi vous ?
â Parce que jâavais travaillĂ© Ă la clinique Marceau avant dâen partir. Et parce que jâavais signalĂ© des pratiques douteuses.
Sophia se pencha.
â Quel genre de pratiques ?
â Conservation irrĂ©guliĂšre dâembryons. Consentements mal archivĂ©s. Pressions de familles puissantes sur des patientes.
Audrey eut lâimpression que la piĂšce rĂ©trĂ©cissait.
â Mon pĂšre savait ?
â Il soupçonnait. Il voulait vous parler aprĂšs le mariage. Il mâa dit quâil ne voulait pas vous humilier devant tous les invitĂ©s, que vous aviez lâair si heureuse dans votre robeâŠ
La voix du médecin se brisa trÚs légÚrement.
â Il est mort trois semaines plus tard.
Audrey baissa les yeux.
Son pĂšre Ă©tait mort dâun accident vasculaire, disait-on. Brutal, sans signe avant-coureur. Dominic lâavait tenue dans ses bras Ă lâenterrement avec une douceur parfaite, devant tout le monde. HĂ©lĂšne avait organisĂ© les fleurs. Le nom Vassal avait Ă©tĂ© prononcĂ© Ă voix basse par les cousins, comme une protection.
Aujourdâhui, chaque souvenir semblait se retourner.
â Vous pensez que sa mort nâĂ©tait pas naturelle ?
Alexander prit le temps de répondre.
â Je ne peux rien affirmer. Mais il mâavait donnĂ© une copie de certains documents. Je les ai gardĂ©s.
Sophia se redressa.
â OĂč ?
â Dans un coffre, Ă Montreuil. Chez ma sĆur.
Audrey le fixa.
â Pourquoi ne pas les avoir remis Ă la police ?
â Parce que votre pĂšre mâavait demandĂ© dâattendre votre accord. Et parce que, quand jâai voulu vous revoir, Dominic avait dĂ©jĂ verrouillĂ© autour de vous tout ce quâun homme peut verrouiller : lâagenda, le tĂ©lĂ©phone, les rendez-vous, les chauffeurs.
Audrey se souvint. Elle sâĂ©tait plainte une fois Ă Dominic de ne plus avoir de temps pour ses anciennes amies. Il avait rĂ©pondu : *Tu as une autre vie maintenant.* Elle lâavait pris pour une phrase de mari ambitieux. CâĂ©tait une consigne.
Le lendemain, Sophia organisa le transfert dâAudrey dans une clinique de repos discrĂšte, en bord de Seine, Ă Saint-Cloud. Une chambre plus petite, moins luxueuse, mais avec un vrai fauteuil et une fenĂȘtre donnant sur des marronniers. Lâair y sentait le linge propre et la soupe du soir, ce qui lui fit presque pleurer.
RĂ©mi rĂ©cupĂ©ra les documents du coffre dâAlexander.
Ils Ă©taient enveloppĂ©s dans du papier kraft, attachĂ©s avec une ficelle, comme les manuscrits que le pĂšre dâAudrey rapportait parfois de libraires provinciaux.
Au-dessus, une note de sa main.
*Pour ma fille, si elle cesse un jour de croire quâelle doit mĂ©riter lâamour.*
Audrey posa la main sur lâĂ©criture.
Elle ne pleura pas. Pas encore.
Sophia ouvrit la premiĂšre chemise.
Ă lâintĂ©rieur : un acte notariĂ©, une copie de mandat falsifiĂ©, et une lettre adressĂ©e Ă Audrey mais jamais envoyĂ©e.
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La premiĂšre phrase disait :
*Si tu lis ceci, câest que Dominic a rĂ©ussi Ă te couper de moi.*