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Chapitre 02 - L’enveloppe sur la table

Chapter 02 - Chapitre 02 - L’enveloppe sur la table

Le lendemain matin, Paris s’éveilla sous une pluie fine qui dessinait des veines argentĂ©es sur les vitres de la clinique. Audrey dormit peu. Ce n’était pas de la douleur seulement qui la tenait Ă©veillĂ©e, mais cette petite chose dure qui s’était installĂ©e sous ses cĂŽtes : la nĂ©cessitĂ© de comprendre.

Dans les chambres voisines, des familles arrivaient avec des fleurs, des thermos de cafĂ©, des foulards oubliĂ©s et des mots maladroits. Chez elle, il n’y avait qu’une orchidĂ©e envoyĂ©e par le conseil d’administration de Vassal Industries, accompagnĂ©e d’une carte imprimĂ©e : *Bon rĂ©tablissement*.

Audrey la regarda longtemps.

Elle ne savait pas encore si elle avait envie de rire ou de la jeter par la fenĂȘtre.

À neuf heures, Sophia Sterling arriva avec son manteau beige mouillĂ© aux Ă©paules et un sac en cuir rempli de documents. C’était une femme d’une cinquantaine d’annĂ©es, le visage net, les cheveux poivre et sel attachĂ©s bas, et cette Ă©lĂ©gance discrĂšte qu’ont les Parisiennes qui n’ont plus besoin de prouver qu’elles existent.

Elle posa deux cafés sur la table.

— Je t’ai pris un allongĂ©. Mauvais, Ă©videmment. C’est un cafĂ© d’hĂŽpital.

Audrey esquissa un sourire.

— Il a le goĂ»t d’un regret administratif.

Sophia s’assit prùs du lit.

— Alors on va transformer ça en dossier.

Audrey lui tendit le tĂ©lĂ©phone. La photo de Dominic et Paige Ă©tait encore ouverte, agrandie jusqu’à l’enveloppe.

Sophia ne parla pas tout de suite. Elle zooma, pinça l’écran, puis sortit ses lunettes.

— Clinique Marceau, dit-elle.

— Oui.

— Ton nom.

— Oui.

Sophia leva les yeux.

— Audrey, tu n’as jamais signĂ© de mandat permettant Ă  Dominic d’obtenir ton dossier mĂ©dical ?

Audrey sentit le froid du drap sous ses doigts.

— Non.

— Tu en es sĂ»re ?

— J’ai signĂ© beaucoup de choses dans ce mariage. Des procurations bancaires. Des autorisations de reprĂ©sentation pour les galas. Des formulaires de fondation. Mais pas ça.

Sophia ouvrit son ordinateur. Le clavier cliqueta doucement. Dans le couloir, une enfant riait, puis toussait, puis sa mÚre lui disait de mettre son manteau. La vie ordinaire continuait, avec une cruauté simple.

— Il faut rĂ©cupĂ©rer ton dossier complet, dit Sophia. Pas la version qu’ils voudront nous donner. Le vrai.

Audrey ferma les yeux.

Elle revit la clinique Marceau, quatre ans plus tĂŽt. Les fauteuils gris. Les magazines de dĂ©coration trop rĂ©cents. Dominic Ă  cĂŽtĂ© d’elle, Ă©lĂ©gant et distant, tapotant des mails pendant qu’une infirmiĂšre expliquait des mots qu’Audrey n’osait pas rĂ©pĂ©ter. Échec. Attente. Traitement. Stimulation. Transfert.

Elle avait tout traversĂ© avec l’obĂ©issance des femmes qu’on a convaincues qu’un mariage se sauve en silence.

Dominic disait alors : *Ça viendra si tu arrĂȘtes d’y penser.*

Puis, quand les résultats furent négatifs, il avait cessé de la toucher comme on referme un livre qui déçoit.

— Sophia, murmura Audrey, si Dominic savait qu’il ne pouvait pas avoir d’enfant depuis le dĂ©but
 pourquoi m’a-t-il laissĂ©e subir tout ça ?

Son avocate ne répondit pas tout de suite.

— Parce que l’infertilitĂ© d’un homme puissant coĂ»te plus cher Ă  son orgueil que la douleur d’une femme.

Cette phrase entra dans la chambre sans bruit et y resta.

À onze heures, le docteur Reed revint avec deux dossiers. Il avait l’air plus fatiguĂ© que la veille. Ses yeux cherchĂšrent ceux d’Audrey avec une prudence nouvelle.

— Madame Vassal, j’ai appelĂ© un ancien confrĂšre Ă  la clinique Marceau.

Sophia se redressa.

— Et ?

— Il m’a dit de ne plus rappeler.

Audrey sentit son pouls s’accĂ©lĂ©rer.

— Pourquoi ?

Le docteur posa sur le lit une feuille imprimĂ©e. Pas une analyse. Pas un compte rendu. Un extrait d’agenda interne, reçu par message anonyme.

À la date de son dernier rendez-vous Ă  la clinique, quatre ans plus tĂŽt, une annotation apparaissait : *Dossier A.V. transfĂ©rĂ© — autorisation D.V. — protocole rĂ©serve*.

Sophia se pencha.

— Protocole rĂ©serve ?

Le docteur Reed serra la mĂąchoire.

— Ce n’est pas un terme mĂ©dical courant. C’est un terme administratif utilisĂ© quand certains Ă©chantillons ou certains embryons sont dĂ©placĂ©s dans une banque privĂ©e.

Audrey cessa de respirer.

— DĂ©placĂ©s ?

— Oui.

— À qui appartenaient-ils ?

Il y eut un petit coup Ă  la porte. L’infirmiĂšre passa la tĂȘte, mal Ă  l’aise.

— Madame Vassal ? Un coursier a dĂ©posĂ© ceci pour vous Ă  l’accueil.

Elle tendit une enveloppe blanche, sans timbre, sans adresse, seulement le prénom *Audrey* écrit à la main.

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Sophia l’ouvrit avec une prĂ©caution d’avocate.

À l’intĂ©rieur, il y avait une clĂ© USB et une carte de visite de la clinique Marceau, barrĂ©e d’un seul mot au feutre noir : *Ne leur faites pas confiance.*

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