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Chapitre 06 - La lettre jamais donnée

Chapter 06 - Chapitre 06 - La lettre jamais donnée

Audrey attendit d’ĂȘtre seule pour lire la lettre. Sophia n’insista pas. Alexander non plus. Ils la laissĂšrent avec le papier, le bruit doux des marronniers derriĂšre la fenĂȘtre et une tasse de verveine qu’une aide-soignante avait dĂ©posĂ©e sans un mot.

L’écriture de son pĂšre penchait toujours lĂ©gĂšrement vers la droite, comme s’il avançait en parlant. Audrey passa le doigt sur les lignes avant de les lire, enfantinement, comme si le papier pouvait encore contenir la chaleur de sa main.

*Ma petite Aude,*

Personne ne l’appelait ainsi depuis sa mort.

Elle ferma les yeux.

Puis elle lut.

Son pĂšre avait compris que Dominic voulait entrer dans le capital Dormoy-Laurent, l’ancien groupe familial qui possĂ©dait des immeubles, des librairies historiques, des parts dans des maisons d’édition et plusieurs cliniques privĂ©es. Audrey avait toujours cru que cet hĂ©ritage Ă©tait dispersĂ©, compliquĂ©, presque symbolique. Dominic, lui, savait exactement ce qu’il valait.

*Il ne t’a pas choisie parce que tu Ă©tais fragile,* Ă©crivait son pĂšre. *Il t’a choisie parce qu’il pensait pouvoir te rendre fragile.*

Audrey posa la lettre sur ses genoux.

Cette phrase avait le poids d’une vie entiùre.

On frappa doucement.

— Entrez.

Alexander apparut, sans blouse cette fois, simplement en chemise claire, le visage fatigué.

— Je voulais m’assurer que vous n’étiez pas seule avec trop de fantĂŽmes.

Audrey eut un sourire minuscule.

— Les fantîmes sont polis. Les vivants, moins.

Il resta prĂšs de la porte.

— Je peux revenir.

— Non. Restez.

Il s’assit à distance, dans le fauteuil. Ce respect-là, cette façon de ne pas remplir l’espace, lui fit plus de bien qu’un long discours.

— Mon pùre vous faisait confiance, dit-elle.

— Il m’a surtout demandĂ© de vous protĂ©ger sans dĂ©cider Ă  votre place.

— Vous avez rĂ©ussi ?

Alexander baissa les yeux.

— Pas assez.

Elle aurait pu lui en vouloir. Une part d’elle le voulait. Mais la colĂšre trouvait dĂ©jĂ  trop de cibles, et celui qui baissait les yeux devant sa faute n’était pas le plus dangereux.

Son téléphone vibra.

Un numéro masqué.

Sophia avait demandĂ© de ne pas rĂ©pondre, mais Audrey appuya sur haut-parleur avant mĂȘme d’y rĂ©flĂ©chir.

La voix de Dominic glissa dans la chambre.

— Audrey, il faut qu’on parle raisonnablement.

Elle regarda Alexander. Il ne bougea pas.

— Raisonnablement ?

— Tu es sous le choc. Tu as perdu
 enfin, tu traverses quelque chose de difficile.

Il évita le mot *enfant* comme on évite une tache sur un costume clair.

Audrey sentit sa main se refermer sur la lettre.

— OĂč es-tu ?

— À la maison.

— Avec Paige ?

Un silence.

— Paige n’a rien à voir avec ça.

— Elle avait une enveloppe de mon dossier mĂ©dical sur la table.

Cette fois, le silence fut plus long.

— Tu fouilles des photos maintenant ?

— Non. Je regarde les preuves qu’on m’envoie.

Dominic souffla.

— Écoute-moi bien. Tu crois avoir du pouvoir parce que Sophia a gelĂ© quelques comptes. Mais tu n’as aucune idĂ©e de ce que tu viens de rĂ©veiller.

Audrey sentit la peur, mais elle la regarda passer sans lui ouvrir la porte.

— Tu parles de ma holding ?

La respiration de Dominic changea.

— Qui t’a parlĂ© de ça ?

Elle sourit sans joie.

— Mon pùre.

— Ton pùre est mort.

— C’est pratique, n’est-ce pas ?

Il se mit Ă  rire, mais ce rire sonnait mal.

— Tu ne peux pas prouver ce que tu insinues.

— Peut-ĂȘtre pas encore.

— Audrey, si tu continues, je demanderai une expertise psychiatrique. Tu es hospitalisĂ©e, traumatisĂ©e, influençable. Les tribunaux n’aiment pas les femmes instables aux commandes de millions.

Alexander se leva lentement. Son visage s’était fermĂ©.

Audrey, elle, resta immobile.

— Dominic.

— Quoi ?

— Tu as oubliĂ© une chose.

— Laquelle ?

Elle regarda la lettre de son pÚre, puis le vieux coffre posé sur la table.

— Les femmes qu’on oblige à se taire apprennent à tout garder.

Elle raccrocha.

Sophia entra une minute plus tard, avertie par Rémi qui surveillait les appels.

— Il vient de dĂ©poser une requĂȘte urgente, dit-elle.

— Pour quoi ?

— Faire suspendre tes droits de direction pour incapacitĂ© temporaire.

Audrey ne répondit pas. Elle prit la deuxiÚme chemise du dossier de son pÚre.

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À l’intĂ©rieur se trouvait un certificat mĂ©dical ancien, signĂ© par un mĂ©decin de la clinique Marceau.

Et en bas, un nom qu’elle ne s’attendait pas à lire : Paige Morel.

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