Chapitre 03 - La clĂ© qui nâaurait pas dĂ» exister

Chapter 03 - Chapitre 03 - La clĂ© qui nâaurait pas dĂ» exister
Sophia refusa de brancher la clĂ© USB sur son ordinateur. CâĂ©tait un rĂ©flexe autant quâune morale. Elle appela un expert numĂ©rique, un ancien gendarme nommĂ© RĂ©mi Lavandier, qui avait la voix basse des hommes habituĂ©s Ă lire les mensonges dans les mĂ©tadonnĂ©es.
Il arriva en fin dâaprĂšs-midi, avec un manteau trop grand, une barbe grise mal taillĂ©e et un sac rempli de cĂąbles. Il salua Audrey comme on salue quelquâun quâon ne veut pas fatiguer.
â Je vais regarder ça hors ligne, dit-il. Si quelquâun a placĂ© un traceur, il ne nous verra pas sourire.
Audrey apprĂ©cia cette phrase. Elle nâavait pas souri depuis la veille, mais lâidĂ©e mĂȘme que quelquâun puisse ignorer sa peur lui fit du bien.
Le ciel derriĂšre la fenĂȘtre avait virĂ© au violet. Les ambulances entraient et sortaient de la cour avec une rĂ©gularitĂ© presque domestique. Audrey pensa Ă son appartement de la rue du Cherche-Midi, celui quâelle possĂ©dait avant Dominic, avec ses carreaux de ciment dans lâentrĂ©e et son balcon minuscule oĂč un jasmin avait survĂ©cu deux hivers.
Dominic avait toujours détesté cet appartement.
*Trop petit pour nous*, disait-il.
Il voulait dire : trop Ă elle.
RĂ©mi ouvrit les fichiers un par un. Des dossiers apparurent, datĂ©s, numĂ©rotĂ©s, froidement organisĂ©s. La clinique Marceau nâavait pas seulement conservĂ© des rĂ©sultats. Elle avait gardĂ© des correspondances, des autorisations, des comptes rendus de rĂ©unions.
Audrey vit son nom associé à celui de Dominic.
Puis Ă un autre nom.
*Donneur 17-M.*
Elle sentit Sophia poser une main sur son avant-bras.
â Respire.
Rémi agrandit le document. Une ligne ressortait : *Utilisation différée approuvée par mandataire conjugal D.V.*
â Mandataire conjugal ? rĂ©pĂ©ta Audrey.
Sophia devint trĂšs pĂąle.
â Dominic tâa fait signer quelque chose.
â Non.
Mais mĂȘme en disant non, Audrey se souvenait. Un soir de dĂ©cembre. Le bureau de Dominic. Un dĂźner de famille ratĂ©. Sa belle-mĂšre, HĂ©lĂšne Vassal, qui avait posĂ© devant elle une pile de documents en disant : *Câest uniquement pour simplifier les dĂ©marches de la fondation, ma chĂ©rie.*
Audrey avait lu les premiÚres lignes, puis Dominic avait embrassé son front.
*Tu ne me fais pas confiance ?*
Elle avait signé.
La honte lui monta au visage, brutale, inutile. Sophia la vit arriver et la coupa net.
â Non. Tu nâas pas Ă avoir honte dâavoir cru ton mari.
Cette phrase, encore une, vint panser quelque chose.
Rémi continua.
Dans un autre fichier, un mémo audio. La voix de Dominic, reconnaissable, légÚrement agacée.
â Tant quâelle croit que le protocole a Ă©chouĂ©, elle reste fragile. Tant quâelle reste fragile, elle ne conteste rien.
Audrey ferma les yeux.
Le silence qui suivit nâĂ©tait pas vide. Il Ă©tait plein de toutes les annĂ©es oĂč elle sâĂ©tait demandĂ© ce qui clochait chez elle.
Puis une voix fĂ©minine rĂ©pondit dans lâenregistrement.
â Et si elle tombe enceinte plus tard ?
Dominic eut un rire bref.
â Alors je dirai quâelle mâa trompĂ©.
Sophia jura doucement.
RĂ©mi arrĂȘta lâaudio.
Audrey ouvrit les yeux.
â Qui est la femme ?
Rémi consulta la signature du fichier.
â Le dossier indique : H.V.
HélÚne Vassal.
La mĂšre de Dominic.
Audrey sentit quelque chose se mettre en place, comme une serrure ancienne qui tourne enfin. Ce nâĂ©tait pas seulement un mari infidĂšle. Ce nâĂ©tait pas seulement une maĂźtresse insolente. CâĂ©tait une famille entiĂšre qui avait construit autour dâelle une maison sans portes.
Le tĂ©lĂ©phone de Sophia sonna. Elle regarda lâĂ©cran.
â Le notaire de ton pĂšre.
Le pĂšre dâAudrey Ă©tait mort depuis neuf ans. Un homme doux, ancien libraire Ă Tours, qui notait les anniversaires sur des tickets de caisse et envoyait encore des cartes postales quand tout le monde avait dĂ©jĂ des messages instantanĂ©s.
Sophia répondit. Son visage changea en écoutant.
â Je comprends. Envoyez-le immĂ©diatement.
Elle raccrocha.
â Audrey, ton pĂšre avait dĂ©posĂ© un acte de protection avant ton mariage.
â Quel acte ?
â Il craignait Dominic.
Un frisson passa dans la chambre.
Sophia ouvrit le mail que le notaire venait dâenvoyer. Une clause apparut, ancienne, signĂ©e par le pĂšre dâAudrey.
*En cas dâatteinte grave, de manipulation patrimoniale ou mĂ©dicale impliquant lâĂ©poux de ma fille, lâintĂ©gralitĂ© des droits Dormoy-Laurent lui revient sans dĂ©lai, hors communautĂ©.*
Audrey cligna des yeux.
â Dormoy-Laurent ?
Sophia la regarda comme si une autre vĂ©ritĂ© venait de sâajouter Ă la premiĂšre.
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â Audrey⊠tu nâas jamais Ă©tĂ© seulement Madame Vassal. Tu es lâhĂ©ritiĂšre principale de Dormoy-Laurent.
Et dehors, dans le couloir, quelquâun venait de laisser tomber un bouquet de roses blanches devant sa porte.