Chapitre 15 - Lâenfant naturel

Chapter 15 - Chapitre 15 - Lâenfant naturel
Naturel.
Le mot tomba dans la piĂšce avec une simplicitĂ© presque obscĂšne aprĂšs tant de protocoles, de dossiers, de signatures dĂ©tournĂ©es. Audrey le rĂ©pĂ©ta en silence. Lâenfant de huit semaines, celui quâelle venait de perdre dans une nuit froide de clinique, nâĂ©tait pas le produit dâune manipulation. Il avait existĂ© hors de leurs machines, hors de leurs plans.
â Impossible, dit Sophia. Si Dominic est infertileâŠ
Delmas releva Ă peine les yeux.
â Infertile ne signifie pas toujours absolument stĂ©rile. Les rĂ©sultats de Dominic ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s comme dĂ©finitifs parce que cela lâarrangeait. En rĂ©alitĂ©, ses chances Ă©taient extrĂȘmement faibles. Pas nulles.
Audrey sentit une douleur nouvelle.
Dominic avait donc pu ĂȘtre le pĂšre de lâenfant perdu.
Il lâavait abandonnĂ©e.
Puis il aurait peut-ĂȘtre utilisĂ© sa propre infertilitĂ© arrangĂ©e comme arme contre elle.
Alexander recula dâun pas, comme si cette vĂ©ritĂ© le soulageait et le condamnait tout Ă la fois.
â Pourquoi nous dire cela maintenant ? demanda-t-il Ă Delmas.
Le vieux médecin regarda ses mains.
â Parce que je vais mourir pour de vrai cette fois.
Personne ne répondit.
â Et parce que jâai vu NoĂ© dans la maison de Suresnes. Un enfant qui ne pleurait pas. Jâai compris que nous avions fabriquĂ© une gĂ©nĂ©ration entiĂšre de silences.
Audrey se leva lentement.
â Vous voulez ĂȘtre pardonnĂ© ?
Delmas eut un sourire triste.
â Non. Je veux ĂȘtre utile avant dâĂȘtre jugĂ©.
Il remit Ă Sophia une liste de comptes, de paiements, de correspondances. HĂ©lĂšne Vassal y apparaissait partout, parfois sous son nom, parfois sous celui dâune sociĂ©tĂ©-Ă©cran. Dominic aussi. Paige, plus rarement, toujours comme exĂ©cutante.
â Cela suffit pour une enquĂȘte pĂ©nale, dit Sophia.
â Et pour rĂ©cupĂ©rer la garde de NoĂ© ? demanda Audrey.
â Pas seule. Mais cela change tout.
La bataille qui suivit nâeut rien de spectaculaire. Elle se joua dans des couloirs de tribunal, des salles dâattente aux chaises dures, des expertises psychologiques, des cafĂ©s avalĂ©s froids, des mains quâon serre pour ne pas tomber. Les vrais combats ressemblent rarement Ă des scĂšnes de cinĂ©ma. Ils ont lâodeur des photocopies, des manteaux mouillĂ©s et de lâangoisse sous maquillage discret.
NoĂ© fut placĂ© provisoirement dans une famille dâaccueil spĂ©cialisĂ©e, avec visites encadrĂ©es dâAudrey deux fois par semaine. La premiĂšre semaine, il parla peu. La deuxiĂšme, il lui demanda si elle aimait les trains. La troisiĂšme, il posa sa tĂȘte sur la table pendant quâelle lui lisait *Le Petit Prince*, sans dormir tout Ă fait.
Un mercredi, il apporta un dessin.
Cette fois, la maison avait une porte.
Petite.
Mais ouverte.
Audrey le regarda si longtemps que Noé fronça les sourcils.
â Elle est pas belle ?
â Elle est trĂšs belle.
â Jâai mis une sonnette.
â Pourquoi ?
â Comme ça, tu demandes avant dâentrer.
Audrey sentit ses yeux brûler.
â Je demanderai toujours.
Pendant ce temps, Dominic perdait son empire morceau par morceau. Les comptes gelĂ©s rĂ©vĂ©lĂšrent quâil avait transfĂ©rĂ© des fonds de la holding Dormoy-Laurent vers des sociĂ©tĂ©s liĂ©es Ă Paige et HĂ©lĂšne. Le conseil dâadministration, qui avait longtemps souri aux Vassal, dĂ©couvrit soudain le plaisir moral de se dire choquĂ©.
Dominic appela Audrey une derniĂšre fois avant lâaudience dĂ©cisive.
â Tu es en train de dĂ©truire notre nom.
Elle répondit :
â Non. Je retire mon nom du tien.
Ă lâaudience, HĂ©lĂšne arriva en tailleur noir, digne, impeccable. Elle pensait encore pouvoir convaincre par sa posture.
Mais Paige se présenta comme témoin.
Enceinte, pùle, entourée de deux avocats.
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Et dans ses mains, elle tenait lâoriginal du registre oĂč NoĂ© avait dâabord Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©.
Ă la derniĂšre page, une note dâHĂ©lĂšne disait : *Ne jamais laisser Audrey voir lâenfant. Elle pourrait lâaimer.*