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Chapitre 08 - L’enfant qui aurait dĂ» partir

Chapter 08 - Chapitre 08 - L’enfant qui aurait dĂ» partir

Julian n’avait jamais su tenir un bĂ©bĂ©.

Quand il Ă©tait enfant, Isolde lui avait interdit les chats, les chiens, les cousins trop bruyants, les enfants du personnel. Tout ce qui pouvait salir, griffer, rĂ©clamer sans politesse. Il avait grandi dans des piĂšces oĂč les fleurs Ă©taient changĂ©es avant de faner et oĂč les Ă©motions devaient demander rendez-vous.

Dans la chambre d’hĂŽpital, il regardait NoĂ© dormir comme on regarde un objet fragile qu’on a peur de casser et plus peur encore de reconnaĂźtre.

Vivian ne dormait pas.

Elle faisait semblant.

Les femmes qui ont vĂ©cu avec des hommes contrĂŽlants savent respirer lentement tout en restant prĂȘtes Ă  fuir. Elle observait Julian entre ses cils, son profil tendu, ses mains inutiles posĂ©es sur ses genoux.

— Tu peux le regarder sans avoir l’air de nĂ©gocier un contrat, dit-elle enfin.

Il tressaillit.

— Je ne voulais pas te rĂ©veiller.

— Je ne dors pas depuis sept mois.

Il baissa les yeux.

La phrase avait touchĂ© juste, non parce qu’elle Ă©tait cruelle, mais parce qu’elle Ă©tait vraie.

Dans le couloir, on entendait Nadine discuter avec une collĂšgue. Le monde avait repris sa mĂ©canique. Des femmes riaient doucement plus loin, une famille cherchait un distributeur de cafĂ©, un bĂ©bĂ© pleurait Ă  l’autre bout du service.

— Est-ce qu’il est de moi ? demanda Julian.

Vivian tourna la tĂȘte vers lui.

— Tu oses encore demander ?

— Je dois savoir.

— Non. Tu veux savoir à quoi tu as droit.

Il encaissa.

— Peut-ĂȘtre.

Cette honnĂȘtetĂ© tardive la surprit plus que toutes ses excuses auraient pu le faire.

— Ta mĂšre m’a montrĂ© un test, dit-il. Il indiquait que l’enfant n’était pas compatible avec moi. Elle l’avait obtenu par l’intermĂ©diaire d’un laboratoire suisse.

Vivian ferma les yeux.

— Tu n’as mĂȘme pas pensĂ© Ă  me demander.

— J’ai pensé 

Il s’arrĂȘta.

— Quoi ?

— Que c’était plus facile de te dĂ©tester.

Elle eut envie de lui lancer la tasse d’eau posĂ©e sur la table.

Au lieu de cela, elle regarda son fils.

— Pendant que tu choisissais ce qui Ă©tait facile, je choisissais de continuer.

Julian ne répondit pas.

Noé ouvrit la bouche dans son sommeil, cherchant quelque chose. Vivian posa un doigt contre sa joue. Le bébé se calma.

Julian observa ce geste avec une intensité presque douloureuse.

— Comment veux-tu l’appeler ?

— NoĂ©.

Il hocha lentement la tĂȘte.

— C’est beau.

— Tu n’as pas besoin de valider.

— Je sais.

Il y eut un silence.

Pas un silence vide. Un silence de chantier, plein de dĂ©combres et de poussiĂšre, oĂč personne ne sait encore si l’on reconstruit ou si l’on ferme la porte.

Le téléphone de Julian vibra.

Il regarda l’écran.

Vivian vit le nom : MĂšre.

Il ne répondit pas.

— Elle ne va pas s’arrĂȘter, dit-il.

— Moi non plus.

Il leva les yeux vers elle. Pour la premiĂšre fois, elle crut voir non pas l’homme qui l’avait abandonnĂ©e, mais quelqu’un qui comprenait enfin qu’elle existait en dehors de lui.

La porte s’ouvrit.

Gabriel entra avec Nadine.

Le visage du mĂ©decin suffit Ă  changer l’air de la chambre.

— Nous avons trouvĂ© le dossier, dit-il.

Julian se leva.

— Et ?

Gabriel le regarda longtemps.

Vivian sentit que cet homme avait traversé une vie entiÚre entre la porte des archives et celle de la chambre.

— Tu es mon fils, dit-il.

Le tutoiement sortit sans calcul.

Julian recula d’un pas.

Personne ne corrigea.

Gabriel tendit les photocopies. Julian ne les prit pas. Ses yeux restÚrent sur le visage du médecin.

— Non.

— Je comprends.

— Non, vous ne comprenez pas.

La voix de Julian monta, mais se brisa aussitÎt. Il regarda Vivian, Noé, Nadine, puis les papiers.

— Toute ma vie


Il ne termina pas.

Gabriel posa les documents sur la table.

— Il y a autre chose.

Vivian sentit son ventre se nouer.

— Quoi ?

— Les Vance devaient recevoir un autre enfant cette nuit-lĂ . Julian a Ă©tĂ© pris Ă  sa place.

— Un autre bĂ©bĂ© ?

— Oui.

Julian se passa les mains sur le visage.

— Qu’est-il devenu ?

Nadine répondit à la place de Gabriel.

— Disparu du registre.

Ce mot, disparu, fit frissonner Vivian.

Elle pensa Ă  Isolde. À son calme. À sa phrase : « Tu es celui que nous avons choisi. »

Était-ce seulement un mensonge ? Ou une correction tardive ?

Le téléphone de Vivian vibra sur la table.

Un numéro inconnu.

Elle hésita, puis décrocha en mode haut-parleur.

Une voix de femme, basse, ùgée, passa dans la chambre.

— Si vous avez trouvĂ© Jonas, alors vous devez savoir que l’autre enfant n’est pas mort non plus.

Gabriel devint livide.

Julian s’approcha du tĂ©lĂ©phone.

— Qui ĂȘtes-vous ?

La femme eut un souffle qui ressemblait Ă  un sanglot retenu depuis trop longtemps.

— Je suis celle qui a Ă©changĂ© les bracelets.

La ligne coupa.

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Noé se réveilla en sursaut et se mit à pleurer.

Cette fois, personne ne sut lequel d’entre eux il fallait consoler en premier.

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