Chapitre 17 - Clara de Lyon

Chapter 17 - Chapitre 17 - Clara de Lyon
Ils partirent pour Lyon avant lâaube.
Noé avait six jours.
Vivian aurait dĂ» ĂȘtre dans un lit, entourĂ©e de silence, Ă apprendre les heures de son enfant. Au lieu de cela, elle traversait la France avec un nourrisson, un ex-mari dĂ©composĂ©, un mĂ©decin qui venait de retrouver un fils adulte, une mĂšre volĂ©e, une infirmiĂšre retraitable et une ancienne professeure de lettres.
Cela aurait pu sembler invraisemblable.
Mais la vie, Vivian le découvrait, ne craint pas les distributions trop nombreuses quand un mensonge familial commence à se vider.
Le TGV fendait la campagne encore bleue.
Julian était assis deux rangs plus loin. Il avait proposé de rester à distance. Vivian avait accepté. Il regardait parfois Noé, sans insister. Chaque fois, son visage se défaisait un peu.
Gabriel et Marianne parlaient bas prĂšs de la fenĂȘtre. Ils ne se touchaient pas. Pourtant, entre leurs silences, quelque chose revenait, trĂšs doucement, comme lâodeur du pain dans une maison quâon croyait abandonnĂ©e.
Ă Lyon, Clara Ravel nâĂ©tait pas chez elle.
Son appartement, au-dessus dâune rue du sixiĂšme arrondissement, avait la porte forcĂ©e. Rien nâavait Ă©tĂ© volĂ© de façon visible. Les livres Ă©taient encore sur les Ă©tagĂšres, les plantes arrosĂ©es, une tasse de thĂ© Ă moitiĂ© pleine sur la table.
Mais sur le mur du couloir, une photo manquait.
On voyait le rectangle plus clair laissé par le cadre.
â Quelle photo ? demanda BĂ©raud, qui les avait rejoints directement au commissariat et semblait porter sa culpabilitĂ© comme un manteau trop lourd.
La voisine de Clara, une femme aux cheveux rouges et au tablier de boulangerie, répondit :
â Celle de sa mĂšre. Ălise. Elle y tenait beaucoup.
Vivian sentit Noé remuer contre elle.
â Quand lâavez-vous vue pour la derniĂšre fois ?
â Avant-hier soir. Elle devait aller Ă une rĂ©union pour son association. Elle Ă©tait nerveuse. Elle mâa dit : « Si une dame trĂšs Ă©lĂ©gante vient demander mes papiers, dites-lui que je ne les ai jamais eus. »
Julian ferma les yeux.
â Isolde.
La voisine les regarda tous avec méfiance.
â Vous ĂȘtes de sa famille ?
Personne ne répondit.
Vivian finit par dire :
â Câest compliquĂ©.
La femme eut un petit rire amer.
â La famille, ça lâest toujours quand les riches dĂ©barquent.
Dans lâappartement, SolĂšne trouva un dĂ©tail que tout le monde avait manquĂ©.
Sur la table de nuit, coincĂ©e sous un roman, une carte postale reprĂ©sentait une maison au bord du lac dâAnnecy. Au dos, une phrase : « Si je disparais, chercher lĂ oĂč ma mĂšre mâa appris Ă nager. »
Béraud regarda la carte.
â Isolde nâaurait pas laissĂ© ça.
â Non, dit Vivian. Clara lâa laissĂ© pour quelquâun qui saurait respecter une phrase au lieu de la classer.
Ils louĂšrent deux voitures.
Le trajet jusquâau lac se fit dans une tension presque silencieuse. Les montagnes apparurent peu Ă peu, grandes masses bleutĂ©es sous un ciel clair. AprĂšs Paris, Saint-Malo et Lyon, cette beautĂ© semblait dĂ©placĂ©e, presque indĂ©cente.
La maison se trouvait prĂšs de Talloires, en retrait de la route, derriĂšre des arbres nus.
Une vieille Clio était garée devant.
Vivian resta dans la voiture avec NoĂ©, mais Clara sortit avant quâils nâapprochent.
Elle avait quarante ans environ, des cheveux bruns attachĂ©s sans soin, un visage fatiguĂ© et des yeux qui semblaient avoir consolĂ© trop de femmes pour savoir encore se consoler elle-mĂȘme.
Elle tenait un sac contre elle.
â Je savais que quelquâun viendrait, dit-elle.
Julian sâavança.
â Clara Ravel ?
Elle le regarda.
â Vous avez son menton.
â De qui ?
â Charles.
Le mot tomba entre eux.
Pas papa. Pas pĂšre.
Charles.
Clara observa Vivian et le bébé.
â Câest lui ?
â NoĂ©, dit Vivian.
Clara sâapprocha avec une douceur prudente.
â Il nâa rien demandĂ©, lui non plus.
Vivian sentit immĂ©diatement quâelle pouvait aimer cette femme. Pas comme une sĆur. Pas encore. Mais comme on reconnaĂźt, dans une inconnue, la mĂȘme fatigue de porter des vĂ©ritĂ©s dont les hommes discutent ensuite autour dâune table.
Clara les fit entrer.
La maison sentait le bois froid, le savon de Marseille et les draps longtemps enfermĂ©s. Sur la cheminĂ©e, une photo dâĂlise Ravel montrait une femme au sourire timide.
â Isolde vous cherche, dit Julian.
â Je sais.
â Elle a dit que vous aviez disparu.
Clara sourit.
â Quand une femme cesse dâĂȘtre disponible pour les puissants, ils appellent cela une disparition.
Nadine murmura :
â Je lâaime bien.
Clara posa son sac sur la table.
â Jâai les lettres de Charles. Les virements. Les promesses. Les menaces dâIsolde. Tout.
Béraud prit une inspiration.
â Pourquoi ne pas avoir parlĂ© ?
Elle le regarda longtemps.
â Parce que ma mĂšre mâa Ă©levĂ©e pour ne jamais devenir leur guerre.
Cette phrase fit baisser les yeux Ă tout le monde.
Puis Clara ouvrit son sac.
Elle en sortit une enveloppe épaisse.
â Mais hier, jâai appris quâun bĂ©bĂ© venait de naĂźtre avec la marque des Delmas. Et jâai compris que leur guerre avait recommencĂ© sans me demander mon avis.
Elle tendit lâenveloppe Ă Vivian, pas Ă Julian, pas Ă Gabriel, pas Ă BĂ©raud.
Ă Vivian.
â Vous ĂȘtes sa mĂšre. Câest Ă vous de dĂ©cider comment empĂȘcher quâils le dĂ©vorent.
Vivian prit les documents.
Dans lâenveloppe, au-dessus des lettres de Charles, il y avait une photo rĂ©cente.
Isolde, Béraud, et une femme blonde que Vivian reconnut aussitÎt.
La laborantine qui avait signé le faux test de paternité pendant sa grossesse.
Au dos, une date.
Trois semaines avant le divorce.
Vivian releva les yeux.
â Julian, dit-elle.
Il comprit avant quâelle parle.
Son visage se vida.
â Le test contre NoĂ© Ă©tait faux depuis le dĂ©but.
Clara hocha la tĂȘte.
â Oui.
Puis elle ajouta :
â Et ce nâĂ©tait pas seulement pour vous sĂ©parer.
Vivian sentit sa main se refermer sur lâenveloppe.
â Pourquoi alors ?
Clara regarda Noé.
â Pour que Julian signe, sans le savoir, lâacte qui donnait Ă Isolde le contrĂŽle lĂ©gal de tout enfant contestĂ©.
May you like
Noé poussa un petit cri.
Et la maison du lac, malgrĂ© le soleil sur lâeau, devint soudain plus froide quâune chambre dâhĂŽpital Ă minuit.