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Chapitre 05 - Le nom dans l’enveloppe

Chapter 05 - Chapitre 05 - Le nom dans l’enveloppe

Au matin, Paris avait cette pùleur de linge mal rincé qui suit les longues nuits de pluie.

Dans la chambre, les stores diffusaient une lumiÚre grise sur le visage de Noé. Il dormait la bouche entrouverte, indifférent aux héritages, aux contrats, aux fautes anciennes. Un bébé ne sait pas encore que les adultes peuvent mettre des siÚcles dans un prénom.

Vivian avait attendu le retour du docteur Delmas pour ouvrir l’enveloppe.

Elle aurait pu la dĂ©chirer seule. Une partie d’elle le voulait. La partie blessĂ©e, abandonnĂ©e, humiliĂ©e par Julian et sa famille. Mais une autre partie, plus lente, plus juste, avait compris que cette enveloppe ne lui appartenait pas seulement.

Gabriel entra Ă  sept heures quarante, deux cafĂ©s dans un gobelet en carton, les yeux rougis par l’insomnie.

— Nadine m’a dit qu’une femme Ă©tait venue.

Vivian lui tendit l’enveloppe.

Il vit l’initiale. Ses doigts se crispùrent.

— Marianne.

Ce nom, dans sa bouche, n’était pas seulement un prĂ©nom. C’était une chambre fermĂ©e depuis longtemps dont quelqu’un venait de casser la serrure.

— Vous saviez qu’elle Ă©tait vivante ? demanda Vivian.

Il secoua la tĂȘte.

— On m’a dit qu’elle Ă©tait partie aprĂšs l’enterrement. Qu’elle ne voulait plus me voir.

— Qui vous l’a dit ?

Il resta silencieux.

Vivian comprit.

Dans chaque famille, il y a des phrases qui se transmettent comme des meubles lourds. Personne ne sait plus qui les a installées, mais tout le monde se cogne dedans.

Gabriel ouvrit l’enveloppe.

À l’intĂ©rieur, une photocopie ancienne, jaunie, portait l’en-tĂȘte d’une clinique privĂ©e aujourd’hui disparue. Il y avait un acte, une signature, un cachet. Et un nom.

Pas Isolde Vance.

BÉRAUD, HENRI.

Le pÚre de maßtre Béraud.

Vivian relut plusieurs fois, incapable de lier les éléments.

— Son pùre ?

Gabriel posa la feuille sur la table roulante.

— Henri BĂ©raud Ă©tait notaire. Il travaillait pour plusieurs familles industrielles. Si son fils est venu cette nuit, ce n’est pas par hasard.

— Il couvre l’ancien crime de son pùre.

— Ou il continue le service.

Cette phrase fit frissonner Vivian.

Nadine entra avec un plateau. Elle ne demanda rien, mais vit aussitĂŽt le papier. Son visage se ferma.

— Vous devriez manger.

— Je crois que je vais vomir si je mange.

— Alors buvez au moins le cafĂ©. Les batailles contre les familles riches se gagnent rarement Ă  jeun.

Vivian eut un rire faible. Un vrai rire, malgré elle. Il mourut vite, mais il avait existé.

À huit heures vingt, Julian revint.

Il n’était plus le mĂȘme homme que la veille. Son Ă©lĂ©gance semblait posĂ©e sur lui comme une veste empruntĂ©e. Il tenait un bouquet de roses blanches, dĂ©tail si absurde que Vivian le fixa plusieurs secondes avant de comprendre qu’il avait cru cela appropriĂ©.

— Je voulais voir mon fils.

Mon fils.

La veille encore, il avait laissĂ© ses avocats insinuer que l’enfant n’était pas de lui.

Vivian prit son temps avant de répondre.

— Tu veux dire l’enfant que tu voulais transfĂ©rer dans une clinique sans mon accord ?

Julian regarda Gabriel, puis Nadine.

— Je peux parler à mon ex-femme seul ?

— Non, dit Vivian.

Il encaissa le mot.

— Vivian, tu ne comprends pas dans quoi tu mets les pieds.

— Alors explique.

— Pas devant eux.

— Tu as perdu le droit de choisir mes tĂ©moins le jour oĂč tu as choisi mes ennemis.

Julian baissa les yeux vers Noé. Cette fois, Vivian crut voir quelque chose de réel dans son expression. Pas de la tendresse entiÚre. PlutÎt une fissure.

— Il a mes mains, dit-il.

— Il a surtout besoin de vĂ©ritĂ©.

Il releva la tĂȘte.

— Ma mùre arrive.

Le docteur Delmas se tourna lentement.

— Isolde ?

Julian le regarda avec un mélange de mépris et de trouble.

— Vous parlez d’elle comme si vous la connaissiez.

— Je crois qu’elle a achetĂ© ma vie.

La phrase tomba sans violence, mais elle fit plus de bruit que toutes les colĂšres.

Julian resta immobile.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Gabriel lui montra la médaille.

— Ça veut dire que j’avais un fils. Jonas. NĂ© il y a vingt-neuf ans. On m’a dit qu’il Ă©tait mort. Cette mĂ©daille Ă©tait autour de son cou.

Julian eut un geste de recul si instinctif que Vivian sentit son cƓur se serrer malgrĂ© elle.

Il porta la main Ă  sa chemise, prĂšs de son cou, comme si un fantĂŽme y pendait encore.

— Non.

— Vous l’avez dĂ©jĂ  vue ? demanda Gabriel.

Julian ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

Nadine, trĂšs doucement, ferma la porte.

Dehors, le couloir s’agitait avec les petits bruits du matin : roues de chariots, appels brefs, familles qui cherchaient une chambre. Dans la piĂšce, le passĂ© venait de s’asseoir au pied du lit.

Julian s’approcha de la table.

Il toucha la médaille du bout des doigts.

— Je l’avais quand j’étais petit, dit-il enfin. Ma mĂšre m’a dit que c’était une horreur de nourrice, un objet sale trouvĂ© dans mes affaires. Elle l’a jetĂ©e quand j’avais six ans.

Vivian sentit Gabriel vaciller.

— OĂč ĂȘtes-vous nĂ© ?

Julian eut un rire bref, presque enfantin.

— À la clinique Sainte-Claire. Enfin
 c’est ce qu’on m’a toujours dit.

Gabriel baissa les yeux vers le document.

— Jonas aussi.

Le bouquet de roses glissa de la main de Julian et tomba sur le sol.

À cet instant, la porte s’ouvrit de nouveau.

Une femme entra avec une lenteur souveraine.

Isolde Vance portait un tailleur ivoire, des perles au cou, les cheveux relevés avec une précision qui interdisait le désordre. Elle regarda Vivian, le bébé, Gabriel, puis Julian.

Son visage ne changea pas.

— Eh bien, dit-elle, je vois que Marianne a toujours manquĂ© de discrĂ©tion.

Julian tourna vers elle des yeux vides.

— Maman
 qui suis-je ?

Isolde posa ses gants sur la tablette roulante.

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— Tu es celui que nous avons choisi.

Et Vivian comprit que, pour cette femme, c’était une rĂ©ponse.

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