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Chapitre 07 - Les archives de la pluie

Chapter 07 - Chapitre 07 - Les archives de la pluie

Nadine ne conduisait pas vite.

Elle conduisait comme une femme qui a transportĂ© des vies entiĂšres dans des couloirs d’hĂŽpital : avec prudence, mais sans hĂ©siter.

Vivian resta Ă  la maternitĂ© sous protection discrĂšte du service. Julian demeura dans la chambre, assis prĂšs de la fenĂȘtre, sans toucher NoĂ©. Il avait demandĂ© Ă  rester. Vivian avait acceptĂ© seulement parce que Nadine avait laissĂ© deux infirmiĂšres devant la porte et que Gabriel avait prĂ©venu la sĂ©curitĂ©.

Ce n’était pas de la confiance.

C’était une expĂ©rience sous surveillance.

Gabriel monta dans la petite voiture de Nadine avec la sensation absurde de trahir quelqu’un. Marianne, peut-ĂȘtre. Ou le garçon qu’il avait Ă©tĂ©. Celui qui avait cru que la mort de son fils Ă©tait une catastrophe, pas un arrangement.

Les archives se trouvaient dans un bĂątiment gris Ă  la pĂ©riphĂ©rie, prĂšs d’une zone oĂč les cafĂ©s ouvraient tĂŽt pour les employĂ©s municipaux. Il pleuvait encore. La ville semblait lavĂ©e et fatiguĂ©e.

Nadine gara la voiture devant une grille.

— L’homme que nous allons voir s’appelle Paul Renard. Il m’a aimĂ©e pendant six mois en 1998, puis il a Ă©pousĂ© une femme qui faisait de meilleures tartes.

Gabriel la regarda.

— Vous plaisantez ?

— Jamais avec les tartes.

Il eut son premier sourire depuis la nuit.

À l’intĂ©rieur, les archives sentaient le papier froid, la poussiĂšre et le chauffage ancien. Des cartons reposaient sur des rayonnages mĂ©talliques. Rien de spectaculaire. Rien qui ressemblĂąt Ă  un crime.

Pourtant, Gabriel comprit en entrant que les vérités les plus violentes dorment souvent dans des boßtes sans élégance.

Paul Renard avait des lunettes rondes, un pull Ă  losanges et l’air d’un homme qui avait passĂ© sa vie Ă  prĂ©fĂ©rer les dates aux gens.

Quand il vit Nadine, son visage s’éclaira.

— Nadine ?

— Bonjour, Paul. J’ai besoin d’un dossier Sainte-Claire.

Son sourire s’effaça.

— Ah.

Ce simple ah suffit Ă  Gabriel.

— Vous savez dĂ©jĂ  de quoi il s’agit.

Paul regarda autour de lui.

— Il y a des dossiers qu’on demande tous les dix ans, toujours par des gens trĂšs bien habillĂ©s, toujours avec des autorisations impeccables, toujours trop impeccables.

Nadine posa sa main sur le comptoir.

— Nous cherchons une naissance dĂ©clarĂ©e sans vie il y a vingt-neuf ans. PrĂ©nom Jonas. MĂšre Marianne. PĂšre Gabriel Delmas.

Paul blĂȘmit.

— Vous ĂȘtes Gabriel ?

Il n’y avait plus de distance possible.

Gabriel hocha la tĂȘte.

Paul disparut dans les rayonnages.

L’attente dura douze minutes. Gabriel les compta sans le vouloir. Douze minutes Ă  regarder une horloge en plastique, Ă  entendre la pluie, Ă  imaginer un nouveau-nĂ© dans une couverture blanche qu’on emporte loin de lui.

Quand Paul revint, il ne portait pas un carton.

Il portait deux enveloppes scellées.

— Le dossier officiel, dit-il. Et le dossier qui n’existe pas.

Nadine ferma les yeux une seconde.

— Paul


— Je l’ai gardĂ© parce que l’archiviste avant moi m’a dit : « Si un jour un homme vient avec des yeux de pĂšre, donne-lui ça. »

Gabriel sentit ses jambes faiblir.

Ils s’installùrent dans une petite salle de consultation. Paul referma la porte.

Le dossier officiel disait que Jonas Delmas Ă©tait nĂ© sans respiration viable, qu’aucune rĂ©animation n’avait Ă©tĂ© souhaitĂ©e, que le corps avait Ă©tĂ© confiĂ© au service funĂ©raire.

Tout était propre.

Trop propre.

Le deuxiÚme dossier contenait une feuille manuscrite, deux photographies floues, une facture, et une note signée par Henri Béraud.

Gabriel lut d’abord la note.

Puis il la relut, parce que son esprit refusait de comprendre.

« Enfant transfĂ©rĂ© selon accord privĂ©. IdentitĂ© nouvelle : Julian Vance. Compensation versĂ©e Ă  la clinique et Ă  l’intermĂ©diaire. Ne jamais remettre le mĂ©daillon. »

Nadine porta une main Ă  sa bouche.

Gabriel ne bougea pas.

Il avait imaginĂ©, pendant des annĂ©es, la tombe inexistante de son fils. Il avait parlĂ© Ă  un mort qui vivait dans les journaux Ă©conomiques, signait des divorces, dĂ©truisait des femmes et ne savait mĂȘme pas pourquoi il avait le cƓur si froid.

— Il est vivant, murmura Paul.

Gabriel posa la paume sur la feuille.

— Il Ă©tait vivant.

La nuance importait.

Julian n’était pas un bĂ©bĂ© retrouvĂ© intact dans une couverture. C’était un homme construit par des voleurs, poli par l’argent, dressĂ© Ă  mĂ©priser ce dont il venait.

Et pourtant.

C’était son fils.

Dans l’enveloppe, une photographie montrait Marianne allongĂ©e dans un lit, les yeux fermĂ©s, la main tendue vers un berceau vide. Sur une autre, un nouveau-nĂ© portait la mĂ©daille.

La marque pĂąle se voyait prĂšs de la tempe.

Gabriel se leva brusquement.

— Il faut retourner à l’hîpital.

Paul l’arrĂȘta.

— Attendez.

Il sortit une derniĂšre feuille du dossier.

— Celle-ci a Ă©tĂ© ajoutĂ©e plus tard. Je ne sais pas par qui.

Gabriel la prit.

C’était une copie de test sanguin datĂ©e de trois mois aprĂšs la naissance de Julian.

Le nom Vance apparaissait en haut.

Mais en bas, une annotation au stylo rouge disait : « Ne correspond pas au donneur prévu. Isolde informée. »

Nadine fronça les sourcils.

— Le donneur prĂ©vu ?

Paul se mordit la lĂšvre.

— Il y avait un autre enfant.

Gabriel leva les yeux.

— Quoi ?

— D’aprĂšs une note du registre, les Vance ne voulaient pas spĂ©cialement Jonas. Ils voulaient un garçon. Un autre bĂ©bĂ© devait ĂȘtre transfĂ©rĂ©. Mais quelqu’un a changĂ© le bracelet.

La piĂšce sembla perdre son air.

Nadine prit la feuille.

— Donc Julian a Ă©tĂ© volé  par erreur ?

Gabriel sentit une nausée le traverser.

Paul baissa la voix.

— Et l’autre enfant a disparu du registre le mĂȘme soir.

La pluie cognait plus fort contre les vitres.

À l’hĂŽpital, Vivian croyait protĂ©ger un nouveau-nĂ©.

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Ils venaient de comprendre qu’un second fantîme se cachait derriùre Julian.

Et peut-ĂȘtre que ce fantĂŽme, lui, Ă©tait encore plus proche qu’ils ne le pensaient.

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