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Chapitre 11 - Le casier quatorze

Chapter 11 - Chapitre 11 - Le casier quatorze

La gare de Saint-Malo sentait le café brûlé, la laine mouillée et les départs retardés.

Vivian n’avait jamais aimĂ© les consignes de gare. Ces petites portes mĂ©talliques lui donnaient l’impression que chacun y enfermait non pas des sacs, mais une version de soi qu’il n’osait pas emporter.

Le casier 14 Ă©tait en bas, prĂšs d’un distributeur de boissons qui clignotait sans conviction.

Gabriel entra le code avec des doigts trop lents.

La date de naissance de Jonas.

La porte s’ouvrit.

À l’intĂ©rieur, une boĂźte en fer bleu nuit reposait sur une Ă©charpe de bĂ©bĂ©. Vivian sentit son cƓur donner un coup sourd. Elle reconnut le tissu sans l’avoir jamais vu : le mĂȘme bleu que le ruban de la clĂ©, le bleu choisi par des parents pauvres qui avaient voulu mettre du ciel autour de leur enfant.

Nadine prit la boßte avec précaution.

Ils s’installĂšrent dans un coin du buffet de la gare, autour d’une table collante. SolĂšne commanda quatre cafĂ©s et un verre d’eau chaude pour rĂ©chauffer le biberon de NoĂ©.

Ce détail, tendre et ridicule, faillit achever Vivian.

On pouvait parler d’enfants volĂ©s avec un cafĂ© de gare Ă  la main. Le mal ne choisit pas toujours des dĂ©cors Ă  sa mesure.

Dans la boßte, il y avait trois carnets, une cassette audio, des négatifs photo et un acte notarié original.

Gabriel prit l’acte.

Ses yeux passĂšrent sur les lignes.

— Henri BĂ©raud a reçu une somme de la famille Vance pour organiser un transfert d’enfant.

— Ça, nous le savions, dit Nadine.

— Attendez.

Il continua Ă  lire.

Son visage changea.

— L’argent ne venait pas d’Isolde.

Vivian sentit la fatigue se transformer en attention brutale.

— De qui ?

Gabriel releva les yeux.

— De son mari. Charles Vance.

Le pĂšre adoptif de Julian.

L’homme dont les portraits occupaient encore l’hĂŽtel particulier. L’homme qu’on disait mort d’un infarctus discret. L’homme dont Julian parlait rarement, mais toujours avec une duretĂ© Ă©trange.

— Isolde n’était pas seule, dit SolĂšne.

— Non, rĂ©pondit Gabriel. Et peut-ĂȘtre pas Ă  l’origine.

Vivian ouvrit un carnet.

L’écriture d’AgnĂšs Le Goff y courait, nerveuse, inclinĂ©e. Des dates, des noms, des phrases incomplĂštes.

Elle lut Ă  voix basse :

— « Madame Vance pleurait dans le bureau. Monsieur Vance a dit : ce n’est pas un fils qu’il nous faut, c’est un hĂ©ritier qui ne sache rien. »

Nadine jura doucement.

Un couple Ă  la table voisine tourna la tĂȘte. Nadine leur lança un regard d’infirmiĂšre chef. Ils se dĂ©tournĂšrent aussitĂŽt.

Vivian continua.

— « Le bĂ©bĂ© prĂ©vu porte le nom Morel. La mĂšre refuse finalement. H. B. propose l’autre enfant. Le mĂ©decin de garde ferme les yeux. »

Gabriel posa une main sur le carnet.

— Morel. C’était le nom de la mĂšre de BĂ©raud.

— Il a donc passĂ© sa vie Ă  servir l’homme qui l’a sĂ©parĂ© de son histoire, dit Vivian.

— Ou Ă  prĂ©parer sa vengeance.

Cette phrase venait de SolĂšne.

On l’oubliait facilement, SolĂšne, avec ses foulards doux et ses biscuits dans le sac. Mais elle avait enseignĂ© Racine pendant trente-six ans, et les tragĂ©dies familiales ne l’impressionnaient pas.

— Une vengeance contre qui ? demanda Vivian.

SolÚne touilla son café.

— Contre ceux qui ont eu un nom. Julian. Votre fils. Peut-ĂȘtre vous, parce que vous avez encore la possibilitĂ© de sauver quelque chose.

La cassette audio restait au fond de la boĂźte.

Gabriel la regardait comme si elle pouvait mordre.

— Il nous faut un lecteur, dit Nadine.

— Mon frĂšre en a un, rĂ©pondit SolĂšne. Il n’a jamais jetĂ© un objet depuis 1974.

Vivian eut presque envie de sourire.

Puis son téléphone vibra.

Julian.

Elle hésita. Gabriel la regarda.

— RĂ©pondez.

Elle décrocha.

— Oui ?

La voix de Julian était basse.

— Vivian, quittez Saint-Malo maintenant.

— Pourquoi ?

— BĂ©raud sait que vous y ĂȘtes.

Elle regarda autour d’elle. La gare paraissait soudain trop ouverte.

— Comment ?

— Parce que ma mùre vient de recevoir une photo de toi devant Les Embruns.

Vivian sentit la peau de sa nuque se hérisser.

Nadine scruta la salle.

— Qui l’a prise ? demanda Vivian.

— Je ne sais pas. Mais le message disait : « Le bĂ©bĂ© doit revenir avant que le vieux contrat soit lu. »

Gabriel se redressa.

— Quel vieux contrat ?

Vivian répéta la question.

Un silence.

Puis Julian dit :

— Le testament de Charles Vance.

La boßte métallique sembla devenir plus lourde sur la table.

— Qu’y a-t-il dedans ?

— Ma mĂšre a essayĂ© de le dĂ©truire ce matin. Je l’ai vu assez longtemps pour lire une ligne.

— Laquelle ?

Au bout du fil, Julian inspira comme un homme qui n’avait jamais appris Ă  demander pardon et ne savait toujours pas comment dire la vĂ©ritĂ© sans l’abĂźmer.

— Si l’hĂ©ritier Vance est issu d’un enlĂšvement ou d’une fraude d’état civil, tous les actifs reviennent au premier descendant biologique prouvĂ© de l’enfant volĂ©.

Vivian baissa les yeux vers Noé.

Son fils dormait dans la lumiĂšre sale du buffet de gare, une tache de lait au coin de la bouche.

Il n’avait pas deux jours.

Et déjà des adultes voulaient faire de lui une fortune.

— Vivian ? dit Julian.

Elle raccrocha.

Pas par cruauté.

Parce qu’elle venait de comprendre.

Béraud ne voulait pas seulement les archives.

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Il voulait NoĂ© avant que quelqu’un prouve qu’un nouveau-nĂ© pouvait faire tomber le royaume Vance.

Et derriĂšre la vitre du buffet, un homme en manteau noir les observait depuis le quai.

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