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Chapitre 14 - Le conseil des hommes propres

Chapter 14 - Chapitre 14 - Le conseil des hommes propres

Le siĂšge de Vance Patrimoine occupait trois Ă©tages d’un immeuble haussmannien prĂšs du parc Monceau.

Vivian y Ă©tait venue deux fois pendant son mariage. La premiĂšre, pour un cocktail oĂč Julian lui avait prĂ©sentĂ© des administrateurs qui lui serraient la main sans retenir son nom. La seconde, pour signer un document qu’elle n’avait pas lu, parce qu’elle Ă©tait amoureuse, pressĂ©e, et qu’on lui avait servi un cafĂ© dans une tasse trop fine.

Cette fois, elle entra avec Noé contre elle, Nadine à sa gauche, SolÚne à sa droite, Gabriel et Marianne derriÚre.

Julian les attendait dans le hall.

Il portait un costume sombre, mais Vivian remarqua que sa cravate était mal nouée. Ce détail minuscule le rendit presque humain.

— BĂ©raud est dĂ©jĂ  lĂ , dit-il.

— Isolde ?

— Aussi.

Le conseil se tenait dans une salle longue, vitrĂ©e, oĂč Paris semblait dĂ©coratif derriĂšre les fenĂȘtres. Des hommes en costumes gris, deux femmes au visage fermĂ©, des dossiers alignĂ©s, des bouteilles d’eau minĂ©rale. Tout respirait l’argent ancien et la peur bien Ă©levĂ©e.

Isolde était assise en bout de table.

MaĂźtre BĂ©raud se tenait prĂšs d’elle.

Quand Vivian entra, Isolde ne regarda pas Noé.

Elle regarda la façon dont Vivian le portait.

Comme on évalue une serrure.

— Cette rĂ©union n’est pas un théùtre familial, dit-elle.

Julian posa un dossier sur la table.

— Non. C’est justement pour cela que tu es inquiùte.

Un murmure passa.

Vivian s’assit sans demander l’autorisation. Elle sentit plusieurs regards sur son visage fatiguĂ©, ses cheveux attachĂ©s Ă  la hĂąte, son manteau de laine qui n’appartenait pas Ă  ce monde. Pendant une seconde, l’ancienne Vivian aurait voulu se lisser, s’excuser d’occuper une chaise.

Puis Noé bougea.

Elle resta droite.

Maßtre Béraud prit la parole.

— Nous sommes ici pour protĂ©ger les intĂ©rĂȘts d’un mineur susceptible d’ĂȘtre impliquĂ© dans un conflit patrimonial complexe.

— Vous ĂȘtes surtout ici pour prendre la main sur ce conflit, dit Gabriel.

Béraud le regarda avec froideur.

— Docteur Delmas, votre Ă©motion vous rend imprĂ©cis.

Marianne se pencha légÚrement.

— C’est amusant. Votre pĂšre disait la mĂȘme chose quand il falsifiait des deuils.

La salle se figea.

Béraud ne bougea pas, mais son visage perdit un peu de couleur.

Julian connecta un ordinateur Ă  l’écran mural.

— Avant toute discussion, le conseil doit entendre ceci.

Isolde se leva.

— Je m’y oppose.

— Tu n’as plus la majoritĂ© des voix sur les questions de conformitĂ© depuis que j’ai dĂ©clenchĂ© l’audit externe hier soir.

Elle le fixa.

— Tu as fait quoi ?

Il ne détourna pas les yeux.

— Ce que j’aurais dĂ» faire depuis longtemps : j’ai arrĂȘtĂ© de signer lĂ  oĂč tu pointais le doigt.

La cassette de Charles, transférée en fichier, remplit la salle.

Personne ne toussa. Personne ne bougea.

La voix du mort avait l’avantage terrible de ne plus pouvoir ĂȘtre intimidĂ©e.

Quand l’enregistrement se termina, une administratrice aux cheveux argentĂ©s retira lentement ses lunettes.

— Madame Vance, dit-elle, est-ce authentique ?

Isolde sourit.

— Charles Ă©tait malade Ă  la fin de sa vie.

— Ce n’est pas ma question.

Vivian sentit quelque chose changer. Pas beaucoup. Une lĂ©gĂšre inclinaison des chaises, des regards, des alliances invisibles. Le pouvoir n’aime pas l’odeur du scandale.

Béraud intervint.

— MĂȘme si certains faits anciens Ă©taient avĂ©rĂ©s, cela ne donne pas Ă  Madame Vance ici prĂ©sente compĂ©tence pour gĂ©rer des consĂ©quences juridiques d’une telle ampleur.

— Madame Vance ici prĂ©sente, dit Vivian calmement, a accouchĂ© il y a deux jours et a dĂ©jĂ  empĂȘchĂ© deux hommes envoyĂ©s par vous de dĂ©placer son fils sans consentement. Je me dĂ©couvre des compĂ©tences.

Nadine eut un petit bruit qui ressemblait à un rire étouffé.

Béraud serra la mùchoire.

— Votre fils est au centre d’un hĂ©ritage considĂ©rable.

— Mon fils est au centre de son berceau. C’est vous qui tournez autour avec des calculatrices.

Cette fois, mĂȘme l’administratrice aux cheveux argentĂ©s baissa les yeux pour cacher un sourire.

Julian posa les documents des archives sur la table.

— Voici les preuves du transfert illĂ©gal de Jonas Delmas, mon identitĂ© d’origine. Voici les paiements Ă  Henri BĂ©raud. Voici les versements rĂ©cents Ă  AgnĂšs Le Goff. Voici la demande de transfert signĂ©e sans accord de la mĂšre.

Béraud leva la main.

— Je conteste.

Une voix venue du fond de la salle dit :

— Moi aussi, autrefois.

AgnĂšs Le Goff entra, soutenue par Yves et une aide-soignante.

Vivian porta une main Ă  sa bouche.

La vieille infirmiĂšre semblait minuscule dans cette salle de verre, mais son regard avait la nettetĂ© d’un phare.

— J’ai menti pendant vingt-neuf ans, dit-elle. Aujourd’hui, j’ai fini.

Isolde pĂąlit enfin.

Béraud se tourna vers elle.

Pendant une seconde, Vivian vit non pas l’avocat, mais le bĂ©bĂ© Morel qu’on avait dĂ©placĂ© d’un destin Ă  l’autre sans jamais lui demander pardon.

— Vous saviez que j’étais l’autre enfant, dit-il Ă  Isolde.

Ce n’était pas une question.

Isolde ne répondit pas.

Ce fut sa premiĂšre erreur.

AgnĂšs posa un carnet sur la table.

— J’ai aussi gardĂ© votre bracelet, monsieur BĂ©raud. Votre vrai bracelet.

La salle, déjà silencieuse, devint irrespirable.

Béraud recula.

Vivian comprit alors que l’homme qui voulait contrĂŽler NoĂ© ne cherchait pas seulement un pouvoir.

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Il cherchait son propre acte de naissance.

Et il venait de comprendre qu’Isolde l’avait toujours eu.

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