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Chapitre 10 - Les Embruns

Chapter 10 - Chapitre 10 - Les Embruns

Le train pour Saint-Malo partit sous un ciel bas.

Vivian voyagea avec NoĂ© contre elle, SolĂšne Ă  sa droite et Nadine en face, qui tricotait sans regarder ses mains. Gabriel les rejoignit Ă  Montparnasse au dernier moment, essoufflĂ©, porteur d’un sac en cuir usĂ© et d’un visage qui n’avait pas dormi.

Julian resta Ă  Paris.

Vivian l’avait exigĂ©. Elle ne voulait pas de lui dans ce wagon, pas encore. Il avait donnĂ© les documents, puis s’était effacĂ©. Cette retenue nouvelle ne rĂ©parait rien, mais elle empĂȘchait au moins de tout abĂźmer davantage.

Par la fenĂȘtre, les immeubles cĂ©dĂšrent la place aux plaines mouillĂ©es, aux villages ramassĂ©s autour de clochers, aux champs d’hiver oĂč des corbeaux posaient leurs virgules noires. Vivian regardait dĂ©filer la France ordinaire, celle oĂč les familles se disputent au marchĂ©, oĂč les grand-mĂšres gardent des boĂźtes de biscuits remplies de boutons, oĂč les secrets ne valent pas des millions mais peuvent tout de mĂȘme dĂ©truire une cuisine.

— Vous avez peur ? demanda Solùne.

Vivian caressa le bonnet de Noé.

— Oui.

— C’est sain.

— Vous trouvez ?

— Les gens qui n’ont jamais peur font souvent peur aux autres.

Gabriel, de l’autre cĂŽtĂ© de la table, fixait ses mains.

— J’ai peur qu’elle me dise que Julian n’est pas Jonas.

Vivian le regarda.

— Et si elle vous dit qu’il l’est ?

Il eut un sourire fragile.

— Alors j’aurai peur aussi.

À Saint-Malo, l’air salĂ© les frappa dĂšs la sortie de la gare. Cancale les accueillit avec ses maisons basses, ses volets bleus, ses restaurants encore fermĂ©s, ses odeurs de mer et de beurre chaud qui sortaient d’une boulangerie. Pendant une seconde, Vivian eut l’impression absurde d’ĂȘtre en vacances.

Puis ils arrivĂšrent aux Embruns.

La maison de retraite portait bien son nom. Face à la baie, un bùtiment clair regardait la mer avec une patience de vieux chien. Dans le hall, une télévision diffusait une émission de cuisine que personne ne semblait écouter. Une femme aux cheveux mauves dormait dans un fauteuil, une couverture sur les genoux.

AgnÚs Le Goff les reçut dans une petite chambre au deuxiÚme étage.

Elle avait quatre-vingt-deux ans, des mains tachées, des yeux encore vifs et un chùle gris autour des épaules. Sur sa table de nuit, un crucifix cÎtoyait un roman policier et un flacon de vernis rouge.

Elle ne fut pas surprise de les voir.

— Vous avez mis longtemps, dit-elle.

Gabriel s’avança.

— Madame Le Goff


Elle leva une main.

— Pas vous d’abord. La mùre.

Vivian comprit qu’elle parlait d’elle.

Elle s’assit prĂšs du lit, NoĂ© dans les bras.

Agnùs regarda l’enfant.

Ses yeux se mouillĂšrent.

— MĂȘme marque.

— Vous avez Ă©changĂ© les bracelets ? demanda Vivian.

— Oui.

Le mot sortit sans détour, mais pas sans honte.

Gabriel ferma les poings.

— Pourquoi ?

AgnĂšs le regarda enfin.

— Parce qu’ils allaient prendre un autre bĂ©bĂ©.

Le silence tomba.

— Les Vance avaient choisi un enfant nĂ© d’une jeune femme seule, continua AgnĂšs. Un garçon sans pĂšre dĂ©clarĂ©. Le notaire avait tout prĂ©parĂ©. Mais quand j’ai vu votre fils, monsieur Delmas, avec sa mĂšre qui hurlait qu’on ne le lui prenne pas, j’ai compris que le crime Ă©tait dĂ©jĂ  en marche partout. Alors j’ai changĂ© les bracelets.

— Vous avez sauvĂ© un enfant en en condamnant un autre ? murmura Gabriel.

AgnĂšs baissa les yeux.

— Je me le demande chaque matin depuis vingt-neuf ans.

Vivian sentit Noé bouger.

— Qu’est devenu l’autre bĂ©bĂ© ?

AgnĂšs tourna la tĂȘte vers la fenĂȘtre. La mer brillait, indiffĂ©rente.

— Je l’ai confiĂ© Ă  sa mĂšre. Elle a fui avec lui.

Nadine inspira.

— Donc il est vivant.

— Oui.

— Qui est-il ?

AgnĂšs eut un rire faible.

— Vous l’avez dĂ©jĂ  rencontrĂ©.

Vivian sentit une pression dans sa poitrine.

— Qui ?

La vieille femme regarda Gabriel.

— L’avocat.

— MaĂźtre BĂ©raud ?

— Son vrai nom n’est pas BĂ©raud. Henri l’a adoptĂ© plus tard, pour le garder sous contrĂŽle. L’autre enfant, celui que les Vance devaient prendre, c’était lui.

Gabriel se leva.

— L’homme venu chercher le bĂ©bĂ© cette nuit


— Était l’enfant que j’ai sauvĂ© des Vance et remis ensuite Ă  une autre prison.

Vivian se souvint de son visage courtois, de son regard sur la marque de Noé, de cette phrase : « Il a la marque. »

MaĂźtre BĂ©raud n’était pas seulement l’hĂ©ritier d’un crime.

Il en était un survivant déformé.

Agnùs toussa. Nadine lui tendit un verre d’eau.

— Pourquoi Isolde vous paie encore ? demanda Vivian.

AgnĂšs sourit tristement.

— Pour mon silence. Et pour savoir si quelqu’un venait.

— Vous allez la prĂ©venir ?

La vieille femme tourna ses yeux vers Noé.

— Non.

Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit et en sortit une clé attachée à un ruban bleu.

— J’ai gardĂ© ce que je pouvais. Pas pour me pardonner. On ne se pardonne pas certaines lĂąchetĂ©s. Mais pour qu’un jour quelqu’un puisse finir le travail.

Elle tendit la clé à Vivian.

— Casier 14, consigne de la gare de Saint-Malo. Le code est la date de naissance de Jonas.

Gabriel prit une inspiration tremblante.

— Pourquoi ne pas avoir parlĂ© avant ?

AgnĂšs le regarda avec une lassitude infinie.

— Parce que j’étais jeune quand j’ai eu peur. Et vieille quand j’ai eu honte.

Vivian serra la clé dans sa paume.

Dans le couloir, une aide-soignante passa en chantonnant. La vie ordinaire continuait encore, posant ses petites tasses et ses plateaux-repas autour d’eux.

AgnĂšs ferma les yeux.

— Faites attention Ă  BĂ©raud. Il hait les Vance, mais il hait encore plus ceux qui lui rappellent qu’il aurait pu devenir quelqu’un d’autre.

Sur le chemin du retour vers la gare, Noé se mit à pleurer.

Vivian s’arrĂȘta face Ă  la mer pour le calmer.

Le vent lui piquait les yeux.

Au loin, les parcs Ă  huĂźtres dĂ©coupaient l’eau comme des lignes de cahier.

Gabriel murmura :

— Si BĂ©raud n’est pas leur alliĂ©, alors que veut-il ?

Vivian regarda la clé bleue.

— Peut-ĂȘtre ce qu’ils veulent tous.

— Quoi ?

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— Reprendre l’histoire par la gorge.

Et Ă  la consigne de la gare, derriĂšre le casier 14, les attendait une boĂźte mĂ©tallique avec le nom de NoĂ© Ă©crit avant mĂȘme sa naissance.

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