Chapitre 13 - La mĂšre sans photo

Chapter 13 - Chapitre 13 - La mĂšre sans photo
Marianne ne ressemblait pas à une mÚre retrouvée.
Elle nâouvrit pas les bras. Elle ne pleura pas avec ce soulagement spectaculaire dont les romans faciles abusent quand ils ne savent pas quoi faire du silence. Elle resta sur le palier, son manteau camel humide aux Ă©paules, les mains jointes devant elle, comme une femme arrivĂ©e trop tard Ă tous les trains importants de sa vie.
Julian se tenait deux pas derriĂšre elle.
Il avait perdu son assurance quelque part entre Paris et Saint-Malo. Ses cheveux Ă©taient mouillĂ©s, sa chemise froissĂ©e, ses yeux plus sombres que dâhabitude. Pour la premiĂšre fois depuis que Vivian le connaissait, il ne semblait pas chercher Ă occuper lâespace.
Il attendait quâon lui permette dâexister.
Gabriel se leva.
Le face-Ă -face dura longtemps.
Marianne et lui se regardÚrent avec vingt-neuf ans entre eux : des années de pain acheté seul, de diagnostics posés, de livres refermés, de dimanches inutiles, de visages cherchés dans la rue.
â Gabriel, dit-elle.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il dit :
â Tu es vivante.
Elle eut un sourire si triste que Vivian détourna les yeux.
â Toi aussi.
Cela aurait pu suffire Ă les briser.
Mais il y avait Julian.
Marianne tourna enfin son regard vers lui.
Elle fit un pas.
Pas deux.
Un seul.
â Jonas.
Julian ferma les yeux.
Le prĂ©nom sembla le toucher physiquement. Vivian vit sa gorge se contracter. Elle pensa Ă tous les prĂ©noms quâon porte malgrĂ© soi : celui choisi par des parents, celui imposĂ© par une fortune, celui quâun conjoint prononce avec amour puis avec fatigue.
â Je mâappelle Julian, dit-il.
La phrase nâĂ©tait pas un rejet.
CâĂ©tait un rĂ©flexe de survie.
Marianne hocha la tĂȘte.
â Bien sĂ»r.
Elle ne demanda pas Ă le prendre dans ses bras. Cette retenue fut peut-ĂȘtre sa premiĂšre preuve dâamour.
Yves les fit entrer, bouleversĂ© par cette scĂšne au point dâoublier dâoffrir du cafĂ©, ce qui, selon SolĂšne, relevait de la tragĂ©die bretonne.
Ils sâassirent autour de la table.
NoĂ© dormait dans les bras de Vivian. La petite marque sur sa tempe paraissait plus visible dans la lumiĂšre jaune de lâappartement.
Julian la regarda, puis regarda Marianne.
â Pourquoi nâĂȘtes-vous jamais venue me chercher ?
La question sortit sans violence. CâĂ©tait pire.
Marianne posa ses mains Ă plat sur la table.
â Parce quâon mâa fait interner trois mois aprĂšs ta naissance.
Gabriel se redressa.
â Quoi ?
â AprĂšs ta disparition, jâai refusĂ© la version officielle. Je suis retournĂ©e Ă Sainte-Claire. Jâai harcelĂ© le personnel. Jâai dormi devant les portes. Henri BĂ©raud a produit des certificats, des tĂ©moignages. On a dit que le deuil mâavait rendue dangereuse.
Vivian sentit une colĂšre ancienne lui monter aux yeux.
â Ils vous ont fait passer pour folle.
â Câest une mĂ©thode pratique. Une mĂšre qui crie trop fort devient vite un problĂšme mĂ©dical.
Julian baissa la tĂȘte.
Il savait faire cela. Vivian le vit Ă sa nuque. Il savait transformer une femme blessĂ©e en femme instable. Il lâavait appris avant mĂȘme de savoir dâoĂč cela venait.
â Quand je suis sortie, continua Marianne, Gabriel avait quittĂ© Paris. On mâa dit quâil ne voulait plus entendre parler de moi. Je nâavais plus dâargent, plus de crĂ©dibilitĂ©. Alors jâai fait la seule chose que je pouvais : jâai survĂ©cu assez longtemps pour garder les traces.
Gabriel murmura :
â On mâa dit que tu Ă©tais partie avec un autre homme.
Marianne eut un rire sec.
â Je suis partie avec des mĂ©dicaments, une valise et lâidĂ©e que mon enfant respirait quelque part sans moi.
Le silence qui suivit nâĂ©tait pas vide. Il avait du poids, des meubles, des annĂ©es entassĂ©es.
Julian se leva brusquement et alla vers la fenĂȘtre.
Dehors, Saint-Malo luisait sous la pluie.
â Jâai fait Ă Vivian ce quâils vous ont fait, dit-il sans se retourner.
Vivian sentit toutes les tĂȘtes se tourner vers elle.
Elle ne le sauva pas.
â Oui.
Un mot.
Juste.
Il hocha la tĂȘte, comme sâil lâacceptait enfin dans tout son poids.
â Je ne te demanderai pas pardon aujourdâhui, dit-il. Ce serait obscĂšne.
Vivian resta silencieuse.
Il continua :
â Mais je vais tĂ©moigner. Contre ma mĂšre. Contre BĂ©raud. Contre moi-mĂȘme si nĂ©cessaire.
Marianne le regarda.
â Tu comprends ce que cela te coĂ»tera ?
Julian eut un sourire pĂąle.
â Je commence Ă comprendre ce que cela mâa dĂ©jĂ coĂ»tĂ©.
Gabriel posa la cassette sur la table.
â Charles Vance a laissĂ© un enregistrement.
Julian revint lentement.
â Mon pĂšre ?
Personne ne corrigea.
Il avait eu plusieurs pĂšres en une matinĂ©e. La vĂ©ritĂ© nâefface pas les liens construits sur le mensonge. Elle oblige seulement Ă les regarder sans dĂ©cor.
Ils lui firent écouter la bande.
Julian resta debout pendant toute la durĂ©e de lâenregistrement. Ă la phrase de Charles â « Je lâai formĂ© Ă me ressembler, ce qui fut ma seconde faute » â il porta une main Ă sa bouche.
Quand la cassette sâarrĂȘta, il ne parla pas.
Il sortit son tĂ©lĂ©phone et appela quelquâun.
â MaĂźtre Lenoir ? Ici Julian Vance. Convoquez le conseil demain matin. Non, pas Ă lâhĂŽtel particulier. Au siĂšge. Et invitez la presse Ă©conomique.
Vivian leva les yeux.
â JulianâŠ
Il la regarda.
â Si ma mĂšre aime les scĂšnes propres, on va lui offrir une scĂšne avec assez de lumiĂšre.
Son téléphone vibra aussitÎt.
Un message.
Il le lut.
Son visage se ferma.
â BĂ©raud vient de dĂ©poser une requĂȘte dâurgence.
â Pour quoi ? demanda Vivian.
Julian tourna lâĂ©cran vers elle.
Les mots semblaient absurdes, mais ils étaient là .
Demande de protection patrimoniale du mineur Noé Vance.
â Il essaie de faire nommer un administrateur pour ton fils, dit Julian.
Vivian sentit le monde basculer de nouveau.
â Qui ?
Julian avala difficilement.
â Lui-mĂȘme.
Dans les bras de Vivian, Noé ouvrit les yeux.
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Il ne pleura pas.
Il regarda simplement les adultes, comme sâil attendait de savoir lequel dâentre eux serait enfin digne de lui.