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Chapitre 12 - La cassette de Charles

Chapter 12 - Chapitre 12 - La cassette de Charles

Ils ne prirent pas le train prévu.

Nadine dĂ©cida cela avec l’autoritĂ© d’une femme qui avait dĂ©jĂ  dĂ©placĂ© des patients rĂ©calcitrants, des mĂ©decins prĂ©tentieux et une machine Ă  cafĂ© dĂ©fectueuse au troisiĂšme Ă©tage.

— On sort par l’autre cĂŽtĂ©.

SolĂšne porta le sac de Vivian. Gabriel prit la boĂźte mĂ©tallique. Vivian serra NoĂ© contre elle, le manteau fermĂ© autour du bĂ©bĂ©. Ils traversĂšrent la gare sans courir. Courir attire les regards. Nadine le savait. Elle marcha vite, simplement, avec l’air d’une femme qui a toujours une raison d’ĂȘtre pressĂ©e.

L’homme au manteau noir ne les suivit pas tout de suite.

Ce fut pire.

Il sourit.

Dehors, ils montĂšrent dans un taxi qui sentait le sapin synthĂ©tique et le cuir humide. SolĂšne donna l’adresse de son frĂšre Ă  Saint-Servan. Le chauffeur ne posa aucune question. En Bretagne, certains silences sont aussi polis que des phrases.

Le frĂšre de SolĂšne, Yves, vivait au-dessus d’une ancienne mercerie. Il avait une moustache blanche, des piles de journaux, trois horloges qui n’indiquaient pas la mĂȘme heure et, effectivement, un lecteur de cassettes.

— On m’a assez moquĂ© pour mes vieilleries, dit-il en branchant l’appareil. Aujourd’hui, elles servent Ă  quelque chose.

La cassette grĂ©silla d’abord.

Puis une voix d’homme, grave, fatiguĂ©e, remplit la piĂšce.

« Si cette bande est entendue, c’est qu’Isolde ou Henri BĂ©raud ont Ă©chouĂ© Ă  tout faire disparaĂźtre. »

Vivian sentit Noé remuer contre elle.

Charles Vance parlait lentement, comme un homme qui avait mis des annĂ©es Ă  comprendre qu’il ne possĂ©dait pas assez d’argent pour acheter son pardon.

« J’ai voulu un fils. Pas par amour. Par orgueil. Le nom Vance devait continuer. Isolde ne pouvait plus avoir d’enfant. J’ai payĂ© BĂ©raud pour trouver un nourrisson sans attaches. »

Gabriel ferma les yeux.

« L’enfant choisi s’appelait Morel. Mais la nuit du transfert, l’infirmiĂšre a changĂ© les bracelets. Nous avons reçu un autre bĂ©bĂ©. Jonas Delmas. J’ai su la vĂ©ritĂ© quelques semaines plus tard. Isolde voulait rendre l’enfant. Moi, non. Je l’avais dĂ©jĂ  montrĂ© au conseil. J’avais dĂ©jĂ  menti Ă  tout le monde. »

Julian n’était pas lĂ , et pourtant Vivian eut l’impression de le voir se dĂ©composer Ă  chaque phrase.

« Je l’ai appelĂ© Julian. Il n’était pas de mon sang, mais il est devenu mon fils par ma faute. Je n’ai pas su l’aimer autrement qu’en le formant Ă  me ressembler, ce qui fut ma seconde faute. »

SolĂšne se moucha discrĂštement.

MĂȘme Nadine avait les yeux brillants.

La bande continua.

« Si un jour un descendant biologique de Jonas Delmas vient au monde, et si la fraude est prouvĂ©e, je veux que la fortune construite sur ce vol serve Ă  rĂ©parer ce que nous avons dĂ©truit. Pas Ă  enrichir un bĂ©bĂ©. À protĂ©ger les familles privĂ©es d’enfants, les mĂšres isolĂ©es, les archives que l’argent enterre. »

Vivian retint son souffle.

Ce n’était pas un hĂ©ritage personnel.

C’était une bombe morale.

« Isolde ne l’acceptera jamais. BĂ©raud non plus. L’un possĂšde la haine de ceux qui ont pris. L’autre celle de ceux qu’on a failli prendre. MĂ©fiez-vous surtout du second. Un enfant sauvĂ© sans vĂ©ritĂ© grandit parfois avec plus de rage qu’un enfant volĂ©. »

La cassette cracha un bruit sourd.

Puis la voix ajouta, plus basse :

« Julian, si tu entends cela un jour, pardonne-moi seulement si tu as d’abord appris Ă  demander pardon Ă  ceux que tu as blessĂ©s. Sinon, ne fais pas de mon remords une excuse. »

La bande s’arrĂȘta.

Personne ne parla.

Dans la petite piĂšce d’Yves, entre les horloges dĂ©calĂ©es et les boĂźtes de boutons de l’ancienne mercerie, Vivian sentit quelque chose se dĂ©placer en elle.

Elle avait cru que le combat serait pour garder son fils.

Il devenait aussi un combat pour empĂȘcher des adultes blessĂ©s de transformer NoĂ© en instrument de vengeance.

— Il faut une copie, dit Gabriel.

Yves hocha la tĂȘte.

— Deux. Trois. Dix. Je vais faire ça proprement.

Le téléphone de Vivian vibra.

Un message de Julian.

« Béraud est chez ma mÚre. Ils cherchent le testament original. Ne revenez pas à Paris sans moi. »

Vivian relut la phrase.

Sans moi.

Elle n’était pas encore prĂȘte Ă  lui faire confiance, mais elle comprit qu’il Ă©tait dĂ©sormais pris entre deux mondes : celui qui l’avait Ă©levĂ© et celui qui venait de le rĂ©clamer.

— On doit lui envoyer la cassette, dit Gabriel.

Vivian secoua la tĂȘte.

— Non.

Tous la regardĂšrent.

— On doit la lui faire entendre en face. S’il doit devenir autre chose que l’homme de sa mĂšre, il ne peut pas recevoir la vĂ©ritĂ© comme un fichier joint.

Nadine eut un petit sourire.

— Ça, c’est parlĂ© comme une femme qui n’a plus peur de la salle du conseil.

Vivian baissa les yeux vers Noé.

— J’ai encore peur.

— Oui, dit Solùne. Mais maintenant elle marche avec vous au lieu de vous tenir à la gorge.

Yves revint avec une clé USB.

— VoilĂ . La vieille technologie a donnĂ© naissance Ă  la nouvelle.

Il tendit la clé à Vivian.

Sur le plastique noir, il avait collé une étiquette blanche.

Sans réfléchir, il y avait écrit : Jonas.

La porte de l’appartement sonna.

Yves fronça les sourcils.

— Je n’attends personne.

Nadine alla regarder par l’Ɠilleton.

Son visage changea.

— Ce n’est pas BĂ©raud.

— Qui ? demanda Gabriel.

Nadine se retourna lentement.

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— Marianne.

Et derriĂšre elle, sur le palier, se tenait Julian Vance, trempĂ© par la pluie, prĂȘt Ă  rencontrer pour la premiĂšre fois la femme qui l’avait mis au monde.

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