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Chapitre 03 - Le transfert de minuit

Chapter 03 - Chapitre 03 - Le transfert de minuit

À une heure dix-sept, la pluie commença Ă  frapper les vitres du service avec une douceur obstinĂ©e.

Dans les hĂŽpitaux parisiens, la nuit a une odeur particuliĂšre : cafĂ© rĂ©chauffĂ©, gel hydroalcoolique, linge propre, fatigue des familles assises sur des chaises trop dures. Vivian connaissait maintenant cette odeur. Elle s’y accrochait comme Ă  une preuve que le monde ordinaire continuait d’exister.

Son fils dormait contre elle.

Elle l’avait appelĂ© NoĂ© dans sa tĂȘte pendant six mois, sans jamais oser l’écrire sur un document. NoĂ©, parce qu’il avait grandi au milieu d’un dĂ©luge de mensonges.

Julian Ă©tait sorti tĂ©lĂ©phoner. Le docteur Delmas avait demandĂ© qu’on ne le laisse pas seul avec l’enfant. Il avait dit cela comme une recommandation mĂ©dicale, mais tout le monde avait entendu l’alarme derriĂšre la politesse.

Nadine apporta une tasse de tisane que Vivian ne but pas.

— Vous devriez vous reposer un peu.

— Je me reposerai quand je saurai pourquoi mon ex-mari a signĂ© le transfert de mon bĂ©bĂ© avant sa naissance.

L’infirmiĂšre ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle replaça la couverture sur les pieds de Vivian avec ce geste qui appartenait aux femmes habituĂ©es Ă  consoler sans se permettre de poser trop de questions.

— Vous avez quelqu’un Ă  prĂ©venir ? Une sƓur ? Une amie ? Votre mĂšre ?

Vivian regarda la fenĂȘtre.

— Ma mùre est morte quand j’avais vingt-deux ans.

— Je suis dĂ©solĂ©e.

— Elle aurait dĂ©testĂ© Julian.

Nadine eut un petit sourire triste.

— Les mùres voient souvent avant les filles.

Cette phrase fit plus mal que prévu.

Vivian revit sa mĂšre dans leur petit appartement de Tours, assise Ă  la table ronde recouverte d’une toile cirĂ©e bleue, en train d’éplucher des pommes en silence. Elle avait regardĂ© la premiĂšre photo de Julian dans un magazine Ă©conomique et avait seulement dit : « Les hommes qui ne plient jamais finissent souvent par casser les autres. »

Vivian avait ri Ă  l’époque.

À vingt-quatre ans, on rit facilement des avertissements qui sentent la soupe du dimanche et les rideaux lavĂ©s.

La porte s’ouvrit.

Gabriel Delmas entra, sans blouse cette fois. Il portait une chemise claire sous un pull sombre, comme s’il avait quittĂ© brusquement une autre vie pour revenir dans celle-ci. Dans sa main, il tenait une pochette transparente.

— J’ai demandĂ© une copie papier des accĂšs au dossier, dit-il.

— Vous avez le droit ?

— Non. Mais Nadine a de la mĂ©moire, et moi j’ai trop de remords pour respecter les bonnes distances ce soir.

Il posa la pochette sur la tablette roulante.

Vivian y vit des lignes d’horaires, des codes, des noms.

Un nom revenait trois fois : VANCE PRIVATE CARE.

— C’est une clinique ? demanda-t-elle.

— Un Ă©tablissement de luxe, officiellement spĂ©cialisĂ© dans les suites de naissance, les bilans pĂ©diatriques, les sĂ©jours discrets. Officieusement, c’est lĂ  que les familles puissantes font disparaĂźtre les complications.

Vivian sentit ses doigts se crisper autour du bébé.

— Vous voulez dire quoi par disparaütre ?

Le docteur la regarda avec une prudence qui lui fit peur.

— Je veux dire que vous ne devez signer aucun papier sans votre avocat.

— Je n’ai pas d’avocat.

— Alors nous allons vous en trouver un.

Ce nous, simple et inattendu, faillit la faire pleurer.

Elle ne pleura pas.

Elle avait l’impression que si une seule larme tombait, Julian la transformerait en diagnostic.

— Pourquoi vous m’aidez ? demanda-t-elle.

Gabriel Delmas baissa les yeux vers la médaille posée dans la pochette.

— Parce qu’il y a vingt-neuf ans, dans une autre maternitĂ©, on m’a dit que mon fils Ă©tait mort avant que je puisse le tenir.

La chambre sembla se déplacer autour de Vivian.

— Votre fils ?

— Il s’appelait Jonas. Sa mĂšre et moi avions dix-neuf ans. Nous n’avions pas d’argent, pas de nom, pas de famille prĂȘte Ă  nous soutenir. Elle travaillait dans une librairie Ă  Saint-Germain. Moi, je faisais mes Ă©tudes de mĂ©decine en dormant dans des chambres prĂȘtĂ©es.

Il sourit sans joie.

— Le genre d’amour qu’on trouve beau seulement quand il arrive aux autres.

Vivian regarda la médaille.

— Et cette chaüne ?

— Je l’avais achetĂ©e aux Puces de Vanves. Une bĂȘtise. Un mĂ©daillon trop fin, trop fragile. J’avais fait graver un J parce que nous voulions l’appeler Jonas.

Le bĂ©bĂ© bougea contre Vivian, comme si le prĂ©nom l’avait effleurĂ©.

— Vous pensez que Julian


— Je ne sais pas encore ce que je pense. Je sais seulement que cette mĂ©daille aurait dĂ» ĂȘtre enterrĂ©e avec mon fils. Ou gardĂ©e par sa mĂšre. Certainement pas se retrouver dans la couverture de votre enfant.

Vivian ferma les yeux.

Julian.

Son Julian, avec ses costumes anglais, ses silences de granit, ses comptes offshore et sa mĂšre qui parlait des lignĂ©es comme d’autres parlent de nappes anciennes.

Était-il un enfant volĂ© ?

Ou le fils d’un mensonge encore plus vaste ?

— Sa mĂšre m’a toujours dit qu’il Ă©tait fragile Ă  la naissance, murmura Vivian. Qu’ils avaient payĂ© les meilleurs mĂ©decins. Qu’il devait tout Ă  la famille Vance.

Gabriel Delmas eut un mouvement presque imperceptible.

— Comment s’appelle sa mùre ?

— Isolde Vance.

Le visage du médecin se vida.

— Vous la connaissez ?

Il mit du temps à répondre.

— Je connais son nom.

Dans le couloir, des pas rapides approchĂšrent.

Nadine entra sans frapper.

— Il y a deux hommes Ă  l’accueil de la maternitĂ©. Costumes sombres. Ils disent venir chercher le bĂ©bĂ© pour la clinique privĂ©e.

Vivian sentit le sang quitter ses joues.

— Mais Julian n’est pas revenu.

— Justement, dit Nadine.

Le docteur Delmas ramassa la pochette.

— Verrouillez la chambre.

Nadine alla vers la porte.

Trop tard.

La poignée descendit lentement.

Un homme en costume gris apparut sur le seuil, courtois, propre, sans Ăąge. Il tenait un porte-documents contre lui.

— Madame Vance, dit-il avec un sourire administratif, nous sommes lĂ  pour appliquer les dispositions signĂ©es par le pĂšre.

Vivian ne bougea pas.

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NoĂ© dormait sur son cƓur.

Et pour la premiĂšre fois de sa vie, elle comprit qu’une mĂšre peut devenir un mur avant mĂȘme de savoir comment tenir debout.

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