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Chapitre 02 - La médaille dans la couverture

Chapter 02 - Chapitre 02 - La médaille dans la couverture

La mĂ©daille Ă©tait si petite qu’elle aurait pu passer pour un bijou de baptĂȘme oubliĂ© dans une armoire.

Pourtant, dans la salle d’accouchement, elle avait pris la place d’une bombe.

Vivian la tenait entre deux doigts, sans oser tirer davantage sur la chaßne. Le métal était tiÚde, réchauffé par la couverture du bébé. Une initiale, un J finement gravé, tremblait sous la lumiÚre blanche.

— Qui a mis ça ici ? demanda-t-elle.

Aucune des infirmiÚres ne répondit.

Nadine, la plus ùgée, vérifia les draps, les bracelets, le chariot, avec la précision inquiÚte des femmes qui ont travaillé trop longtemps dans les hÎpitaux pour croire aux hasards propres.

— Ce n’est pas un objet du service, dit-elle.

Julian fit un pas vers le lit.

— Donne-moi ça.

Vivian referma la main.

Ce geste, simple et presque enfantin, le surprit. Elle le vit dans son regard. Pendant leur mariage, Julian avait pris l’habitude qu’elle obĂ©isse dĂšs qu’il baissait la voix.

Il avait oubliĂ© qu’une femme peut changer de nature le jour oĂč elle tient son enfant.

— Non.

Le mot sortit doucement.

Il n’en fut que plus solide.

Le docteur Delmas resta prĂšs de la fenĂȘtre intĂ©rieure qui donnait sur le couloir. De l’autre cĂŽtĂ©, on voyait passer des blouses, des chariots, des familles les yeux gonflĂ©s de peur ou de joie. La vie continuait, indĂ©cente, pendant que la leur venait de se dĂ©chirer.

— Docteur, dit Julian, je vais appeler la direction de l’hîpital.

— Faites donc.

Cette tranquillitĂ© fit plus d’effet qu’un cri.

Julian sortit son tĂ©lĂ©phone, puis s’arrĂȘta en voyant le regard de Gabriel Delmas. Un regard professionnel, certes, mais chargĂ© d’une douleur trop ancienne pour appartenir Ă  cette seule nuit.

— Vous ne me connaissez pas, dit Julian.

— C’est possible.

Le docteur regarda la médaille.

— Mais je connais cet objet.

Vivian sentit le bĂ©bĂ© bouger contre elle. Elle le serra plus prĂšs, incapable de se dĂ©faire de l’idĂ©e que tout le monde, dans cette piĂšce, savait quelque chose qu’on lui avait refusĂ©.

— Expliquez-moi, dit-elle.

Le docteur inspira lentement.

— Pas ici. Pas tant que le dossier de naissance n’est pas sĂ©curisĂ©.

Nadine releva la tĂȘte.

— Je vais vĂ©rifier l’enregistrement.

Elle n’avait pas demandĂ© la permission. Vivian l’aima pour cela.

Julian, lui, tourna vers l’infirmiùre un regard coupant.

— Vous n’avez pas Ă  vous mĂȘler de cela.

Nadine ajusta ses lunettes.

— Je me mĂȘle de ce qui concerne un nourrisson dans mon service, monsieur.

Une brÚve rougeur passa sur le cou de Julian. Chez lui, la colÚre commençait toujours là, sous la peau, avant de remonter vers les mùchoires.

Vivian se souvint du soir oĂč il Ă©tait rentrĂ© avec les papiers du divorce.

Il avait posĂ© le dossier sur la table de la cuisine, Ă  cĂŽtĂ© d’un bol de soupe qu’elle n’avait pas terminĂ©. Il pleuvait sur les vitres. Elle portait encore son pantalon de grossesse dĂ©tendu, celui qui la faisait rire quelques semaines plus tĂŽt.

— Ce sera plus propre, avait-il dit.

Plus propre.

Comme si l’amour Ă©tait une tache.

Comme si un enfant à venir était une complication administrative.

— Tu n’as jamais voulu de lui, dit-elle sans hausser le ton.

Julian la regarda.

— Tu sais trùs bien pourquoi.

— Non. Je sais ce que ta mĂšre m’a dit. Je sais ce que tes avocats ont Ă©crit. Je sais ce que tu as refusĂ© de regarder Ă  l’échographie. Mais je ne sais toujours pas pourquoi tu as eu peur d’un bĂ©bĂ©.

À ce moment-lĂ , son tĂ©lĂ©phone vibra.

Julian y jeta un coup d’Ɠil et son visage se ferma.

Vivian reconnut l’effet de certains noms sur un homme.

Il ne décrocha pas.

— C’est ta mùre ? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas.

Le docteur Delmas s’avança.

— Madame Vance a le droit de savoir qui entre et sort de son dossier.

— Vous parlez beaucoup de droits pour un obstĂ©tricien.

— Je suis pĂ©diatre nĂ©onatal, monsieur. Et dans mon mĂ©tier, les droits commencent quand quelqu’un essaie de faire taire une mĂšre.

Julian le fixa, stupĂ©fait qu’on lui rĂ©siste sans trembler.

Nadine revint avant qu’il puisse rĂ©pondre.

Elle tenait une tablette contre elle.

Son visage avait changé.

— Le bracelet du bĂ©bĂ© a Ă©tĂ© imprimĂ© Ă  22 h 14, dit-elle.

Vivian fronça les sourcils.

— Mais il est nĂ© aprĂšs minuit.

Nadine hocha la tĂȘte.

— Exactement.

Julian se retourna brusquement.

— Une erreur informatique.

— Peut-ĂȘtre, dit Nadine. Sauf que le nom du pĂšre Ă©tait dĂ©jĂ  rempli.

Le bébé poussa un petit son. Un son minuscule, presque un soupir, qui rendit la scÚne encore plus insupportable.

Vivian regarda Julian.

— Tu as fait enregistrer mon fils avant sa naissance ?

— Ne dramatise pas.

Elle eut un sourire sans joie.

— C’est drîle, Julian. Chaque fois qu’une femme comprend enfin ce qu’on lui a fait, tu appelles ça du drame.

Le docteur Delmas tendit la main vers Nadine.

— Montrez-moi.

Elle hĂ©sita, puis lui prĂ©senta l’écran.

Il lut les lignes. Ses yeux s’arrĂȘtĂšrent sur une mention en bas de page. Sa bouche se pinça.

— Ce n’est pas seulement un enregistrement, dit-il.

Vivian sentit le froid gagner ses bras.

— Quoi d’autre ?

Gabriel Delmas leva les yeux vers Julian.

— Il y a une demande de transfert du nourrisson vers une clinique privĂ©e Ă  Neuilly. SignĂ©e au nom du pĂšre.

La piĂšce ne respira plus.

Vivian mit une main protectrice sur le dos de son fils.

— Quel transfert ?

Julian rangea son téléphone.

Il ne souriait plus.

— Vivian, tu es Ă©puisĂ©e. Tu ne comprends pas.

— Alors fais-moi comprendre.

Il baissa la voix.

— Cet enfant n’est pas en sĂ©curitĂ© ici.

La phrase aurait pu sembler tendre.

Mais Vivian entendit autre chose.

Une promesse.

Ou une menace.

Le docteur Delmas prit la mĂ©daille sur le drap, avec l’accord muet de Vivian, et la retourna sous la lumiĂšre.

Au dos, il y avait une date, presque effacée.

Pas celle de Julian.

Pas celle du bébé.

Une date vieille de vingt-neuf ans.

Gabriel Delmas ferma les yeux.

— Mon Dieu, murmura-t-il.

Vivian comprit alors que cette médaille ne liait pas seulement Julian à son fils.

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Elle liait Julian au médecin qui tremblait devant eux.

Et Julian, pour la premiùre fois depuis qu’elle le connaissait, sembla vraiment avoir peur de naütre une seconde fois.

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