Chapitre 09 - La femme derrière la caméra

Chapter 09 - Chapitre 09 - La femme derrière la caméra
La vidéo avait été envoyée trois fois, depuis trois numéros différents.
Sur les images, Daniel se tenait près de la table blanche. Il posait la carte bancaire à côté de l’assiette de Claire et parlait à Vanessa d’une voix basse.
« Demain, elle demandera pourquoi la carte est bloquée. Tu la pousses à bout. Moi, je fais le reste. »
Vanessa croisait les bras.
« Et si elle appelle la police ? »
« Elle ne le fera pas. Elle a trop honte. »
La caméra bougeait légèrement. On distinguait le bord d’une porte, une portion de couloir et le reflet d’une silhouette dans la vitre.
Une femme aux cheveux noirs.
Claire connaissait une seule personne qui travaillait régulièrement dans cette partie de la maison : Mireille Santos, l’employée qui venait trois matins par semaine depuis leur mariage.
Mireille avait cinquante-huit ans, deux fils adultes et une discrétion dont Daniel se félicitait souvent.
« Elle ne voit rien, ne répète rien, ne juge personne. »
Il s’était trompé.
Amandine répondit au numéro, mais le message ne fut pas distribué.
Elles rentrèrent en France dans la nuit. Madeleine dormit sur la banquette arrière, épuisée. Claire, elle, revoyait la vidéo.
Daniel avait préparé la scène.
La carte bloquée n’était pas une décision impulsive. Le petit déjeuner était un piège destiné à provoquer une réaction, peut-être une fuite, peut-être une crise. Il voulait ensuite utiliser cette réaction pour alimenter le faux dossier médical.
— Il comptait me faire peur jusqu’à ce que je ressemble à ce qu’il avait écrit sur moi, dit Claire.
Amandine gardait les yeux sur la route.
— C’est une méthode classique. Créer le chaos, puis présenter la personne qui réagit comme la cause du chaos.
Claire pensa à toutes les fois où Daniel l’avait poussée à bout avant un dîner, une réunion ou une visite chez sa mère. Ensuite, il arrivait calme, impeccable, et la regardait s’excuser d’être « trop sensible ».
À quatre heures du matin, elles s’installèrent dans un appartement sécurisé par l’association. Deux chambres, une cuisine étroite, des rideaux jaunes. Rien ne ressemblait à la maison luxueuse qu’elle venait de quitter.
Claire s’y sentit pourtant respirer.
Au réveil, Léa Morel les rejoignit.
Elle avait reçu une réponse préliminaire du parquet financier : une enquête était ouverte, mais les documents de la fondation plaçaient Claire au centre des opérations.
— Nous avons besoin de la personne qui a filmé, dit-elle.
— Mireille Santos.
Léa consulta son téléphone.
— Elle n’est pas chez elle. Son fils affirme qu’elle est partie hier soir avec une valise.
— Daniel l’a trouvée ?
— Ou elle a pris peur.
Madeleine, assise près de la fenêtre, releva la tête.
— Mireille est venue me voir il y a deux mois.
Claire se tourna vers elle.
— Pourquoi ?
— Elle avait découvert des copies de lettres dans la corbeille du bureau. Des attestations sur ta santé. Elle voulait te prévenir.
— Et tu ne m’as rien dit.
Madeleine ferma les yeux.
— Je lui ai demandé d’attendre.
— Encore.
— Je pensais pouvoir obtenir les originaux de Gérard avant d’alerter Daniel.
Claire sentit sa colère se mêler à une lassitude profonde.
— Maman, chaque fois que quelqu’un a voulu me parler, tu lui as demandé d’attendre. Pendant ce temps, Daniel avançait.
Madeleine ne protesta pas.
— Tu as raison.
Ces trois mots eurent plus de poids que toutes ses explications.
À midi, un coursier apporta une enveloppe au nom de Claire. À l’intérieur se trouvait une clé d’hôtel et un morceau de papier.
« Chambre 28. Dix-sept heures. Venez seule si vous voulez protéger Mireille. »
Léa voulut organiser une surveillance. Amandine refusa que Claire serve d’appât.
Claire, elle, regardait la clé.
— Ils savent que la vidéo existe. S’ils avaient Mireille, ils ne demanderaient pas que je vienne la protéger. Ils essaieraient de l’échanger.
— C’est peut-être exactement ce qu’ils font, dit Léa.
— Alors nous y allons, mais pas comme ils l’imaginent.
À dix-sept heures, Claire entra seule dans le hall d’un petit hôtel près de la gare de Chambéry. Léa surveillait l’entrée. Deux collègues étaient postés dans l’escalier de service. Amandine attendait dans une voiture.
La chambre 28 était ouverte.
Claire poussa la porte.
Mireille se tenait près de la fenêtre. Elle portait son manteau noir et serrait un sac contre elle. Aucun ravisseur. Aucun Daniel.
— Madame Claire…
Sa voix se brisa.
Claire referma la porte.
— C’est vous qui avez envoyé la vidéo ?
Mireille acquiesça.
— J’ai copié les caméras depuis des mois. Monsieur Daniel effaçait certaines nuits. Madame Vanessa aussi.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que ce matin-là, j’ai entendu ce qu’ils préparaient. J’ai voulu entrer, mais j’ai eu peur de perdre mon travail. Puis je vous ai vue revenir avec la police et j’ai compris que mon silence les aidait.
Claire s’approcha.
— Vous n’êtes pas responsable de ce qu’ils ont fait.
— J’ai nettoyé cette table, dit Mireille. J’ai lavé votre blouse une autre fois, l’hiver dernier, quand monsieur Daniel avait jeté un verre contre le mur. J’ai fait comme si je ne savais pas.
Elle ouvrit son sac.
À l’intérieur se trouvait un disque dur.
— Toutes les vidéos sont là.
Claire pensa aux mois d’images, aux portes fermées, aux disputes, aux visiteurs.
— Pourquoi ne pas les donner directement à la police ?
Mireille regarda le couloir.
— Parce qu’un policier est venu chez moi hier avant que madame Morel ne m’appelle. Il disait agir pour votre sécurité. Il a pris mon premier disque dur.
Claire sentit un frisson.
— Son nom ?
— Capitaine Arnaud Morel.
Léa Morel n’avait jamais parlé de son mari.
Pourtant, lorsque Claire lui avait montré la fondation, l’agente avait reconnu le nom immédiatement.
Mireille lui tendit une photographie prise à travers la fenêtre de sa maison.
On y voyait un homme en civil monter dans une voiture noire.
Sur le siège passager se trouvait Gérard Vernet.
Claire prit son téléphone, mais avant qu’elle puisse appeler Léa, des pas s’arrêtèrent devant la chambre.
Trois coups discrets.
— Claire ? dit la voix de Léa. Ouvrez.
Mireille pâlit.
Claire regarda la porte, puis la photo du capitaine Morel assis près de Gérard.
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Pour la première fois, elle se demanda si l’agente qui l’avait aidée à quitter la maison l’avait sauvée.
Ou si elle avait simplement veillé à ce que Claire emporte exactement les documents qu’on voulait la voir prendre.