Chapitre 05 - Ce que Michel avait écrit

Chapter 05 - Chapitre 05 - Ce que Michel avait écrit
Étienne Lemaire avait vieilli.
Ses cheveux étaient presque blancs, ses joues creusées, et il regardait sans cesse vers la route comme si une voiture pouvait surgir à tout moment. Claire se souvenait d’un homme précis, toujours vêtu de costumes sombres, qui apportait à son père des tableaux de chiffres et des boîtes de marrons glacés à Noël.
L’homme devant elle ressemblait à quelqu’un qui avait passé des mois à dormir dans des lieux où il ne fallait pas laisser son nom.
— Pourquoi mon père aurait-il eu peur de moi ?
Étienne posa une main sur la mallette.
— Pas de vous telle que vous êtes. De ce qu’on pouvait vous faire signer.
Amandine lui demanda d’ouvrir.
À l’intérieur se trouvaient un dossier médical, une clé USB et trois enveloppes scellées.
L’une portait la mention : « Pour Claire, si Daniel obtient une procuration. »
La deuxième : « Pour Madeleine, si elle accepte enfin de parler. »
La troisième n’avait qu’un prénom.
Vanessa.
Claire sentit son estomac se nouer.
— Pourquoi mon père écrivait-il à Vanessa ?
Étienne détourna les yeux.
— Parce qu’elle travaillait pour lui avant même que vous ne rencontriez Daniel.
Claire crut à une confusion.
Elle avait connu Vanessa lors de son mariage. Daniel l’avait présentée comme sa sœur cadette, revenue de Londres.
— Elle travaillait à Verrières Médical ?
— Sous son nom de naissance : Vanessa Caron.
— Son nom de naissance est Vernet.
Étienne secoua la tête.
— Daniel et elle ne sont pas frère et sœur.
Le lac, derrière eux, reflétait un ciel gris. Claire entendit un bateau au loin, puis plus rien.
Amandine parla la première.
— Quel est leur lien ?
— Ils ont été mariés.
Claire posa une main contre la carrosserie.
Chaque souvenir se réorganisait avec une cruauté méthodique : les gestes trop familiers, les conversations interrompues quand elle entrait, la manière dont Vanessa se permettait de décider dans leur maison.
— Mariés ?
— Pendant quatre ans. Ils ont divorcé à Londres. Quand Daniel s’est rapproché de vous, ils ont prétendu être frère et sœur parce qu’il savait que votre père se méfiait des hommes endettés et des couples trop intéressés.
Claire eut envie de rire, mais aucun son ne sortit.
— Et ma mère savait ?
Étienne baissa les yeux.
— Je l’ignore.
Il leur fit entrer dans le chalet. Amandine ferma les volets pendant que Claire allumait une petite lampe. La pièce prit une couleur jaune, fragile.
Le dossier du docteur Valmont indiquait que Michel avait été admis aux urgences le soir de sa mort avec une hémorragie interne. Les analyses révélaient un surdosage d’anticoagulant. Le certificat final évoquait pourtant une complication cardiaque.
— Pourquoi Valmont a-t-il menti ? demanda Claire.
— Parce que Daniel le faisait chanter, répondit Étienne. Le médecin avait falsifié des essais cliniques plusieurs années auparavant.
— Daniel a donné le médicament à mon père ?
— Je n’ai aucune preuve.
Étienne inséra la clé USB dans l’ordinateur d’Amandine.
Des centaines de fichiers apparurent : relevés, enregistrements, contrats, copies de courriels.
Michel avait enquêté.
Il avait découvert que Daniel et Vanessa achetaient des sociétés en difficulté avec de l’argent détourné de Verrières Médical. Il avait aussi compris que Daniel cherchait à épouser Claire pour accéder à ses futures parts.
Dans un enregistrement daté de trois jours avant sa mort, la voix de Michel résonnait, fatiguée.
« Claire croit qu’il l’aime. Si je lui dis tout maintenant, elle pensera que je veux encore décider à sa place. J’ai commis cette erreur trop longtemps. Je dois lui laisser des preuves, pas des ordres. »
Claire ferma les yeux.
Son père avait été autoritaire. Il critiquait ses choix, ses amis, ses projets. C’est précisément ce qui l’avait poussée vers Daniel, si attentif, si patient au début.
Le fichier suivant contenait une conversation entre Michel et Vanessa.
« Vous ne pourrez pas continuer », disait Michel.
« Vous ne comprenez pas Daniel. »
« Je le comprends mieux que vous. Il vous utilisera jusqu’à ce que vous deveniez le seul nom sur les documents. »
La voix de Vanessa tremblait.
« Il m’a promis qu’il me rendrait ma part. »
« Il ne vous rendra rien. »
Puis Michel prononçait le mot Églantine.
« J’ai placé une copie chez Églantine. Si quelque chose m’arrive, Claire saura où chercher. »
L’enregistrement s’arrêtait là.
Claire regarda Étienne.
— Daniel connaissait donc le mot.
— Oui.
— Et ma mère ?
— Elle assistait à cette conversation depuis la pièce voisine.
Le chalet sembla se resserrer autour d’eux.
Amandine ouvrit l’enveloppe destinée à Claire.
La lettre de Michel n’était pas tendre. Il y reconnaissait ses fautes, sa volonté de contrôler sa fille, son mépris pour les choix qu’il ne comprenait pas. Il écrivait qu’il avait confondu protéger et posséder.
Puis il décrivait le piège.
Daniel avait convaincu Claire de signer une procuration générale après les funérailles. Cette procuration permettait de créer des structures en son nom. Vanessa avait fourni les modèles de signature. Madeleine, de son côté, avait cédé ses parts à une holding parce que Daniel lui avait promis de préserver l’entreprise.
« Ta mère n’a pas agi par cupidité », écrivait Michel. « Elle a agi par peur de perdre ce qui restait de notre famille. Mais la peur fait parfois signer des crimes à des gens honnêtes. »
Claire replia la lettre.
— Où est ma mère maintenant ?
Étienne répondit à voix basse.
— Elle devait quitter la maison de Daniel après vous avoir envoyé le message.
— Elle ne l’a pas fait.
— Alors quelque chose a mal tourné.
À ce moment précis, le téléphone d’Étienne vibra.
Il regarda l’écran et devint livide.
— C’est Vanessa.
Amandine lui demanda de mettre le haut-parleur.
La voix de Vanessa arriva, haletante.
« Daniel sait pour le chalet. Il a compris que Madeleine vous avait prévenus. Ne restez pas là. »
Claire s’approcha.
— Où est ma mère ?
Un silence, puis un bruit sourd.
« Avec moi. Mais je ne peux pas la garder longtemps. »
— La garder contre qui ?
Vanessa eut un rire étranglé.
« Vous croyez encore que Daniel dirige tout. C’est ce qu’il veut que tout le monde croie. »
— Qui dirige alors ?
La ligne grésilla.
Avant de raccrocher, Vanessa prononça un nom.
Gérard Vernet.
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Le père de Daniel, mort officiellement cinq ans plus tôt.
Et lorsque Claire se tourna vers Étienne, elle vit à son visage qu’il savait déjà que Gérard était vivant.