Chapitre 03 - Le visage dans le coffre

Chapter 03 - Chapitre 03 - Le visage dans le coffre
— C’était votre mère, dit Maître Sorel.
Claire crut avoir mal entendu.
— Ma mère vit à Annecy. Elle ne conduit presque plus.
— Je l’ai reconnue sur les images. Elle portait un foulard et des lunettes, mais c’était bien Madeleine Dubois.
Amandine demanda que la vidéo leur soit envoyée immédiatement.
Une heure plus tard, elles regardaient sur l’écran de l’avocate une femme entrer dans le couloir de l’étude notariale à vingt-deux heures quarante-six.
Madeleine avait soixante-deux ans. Depuis la mort de Michel, elle prétendait ne plus supporter les trains, les hôtels ni les grandes villes. Pourtant, la femme de la vidéo avançait sans hésitation. Elle connaissait le code de la porte intérieure. Elle ouvrait le coffre avec une clé.
Elle n’avait rien d’une cambrioleuse.
Elle ressemblait à quelqu’un qui venait reprendre ce qui lui appartenait.
Claire appela sa mère.
Aucune réponse.
Elle essaya encore.
Messagerie.
Depuis deux ans, leurs conversations étaient devenues rares. Madeleine reprochait à Claire de s’être éloignée. Claire, elle, avait le sentiment que sa mère soutenait toujours Daniel.
« Il est sérieux. Il pense à l’avenir. Tu devrais l’écouter. »
Ces phrases revenaient maintenant avec une autre couleur.
Amandine interrompit ses pensées.
— Votre mère avait-elle accès aux affaires de votre père ?
— Elle possédait la moitié de l’entreprise avant de céder ses parts.
— À qui ?
Claire hésita.
— À moi, je crois.
Amandine consulta les statuts de Verrières Médical.
— Non. Elle les a cédées à une holding appelée MCV Participations.
— Je ne connais pas cette société.
— Les initiales pourraient signifier Michel et Claire Vernet… ou Madeleine Claire Vernet.
Claire fixa l’écran.
Chaque fois qu’elle croyait toucher le bord de la vérité, celui-ci reculait.
À midi, Daniel lui envoya enfin un message.
« Reviens. Nous réglerons cela entre adultes. Vanessa a paniqué, mais elle est prête à tout expliquer. »
Claire montra l’écran à Amandine.
— Ne répondez pas, dit l’avocate. Il veut savoir ce que vous savez.
Cinq minutes plus tard, un second message arriva.
Une photographie.
Madeleine était assise dans le salon de Claire et Daniel. Son manteau beige reposait sur l’accoudoir. Vanessa se tenait derrière elle, une main sur son épaule.
Le texte disait seulement :
« Ta mère a choisi de nous faire confiance. »
Claire se leva si vite que sa chaise tomba.
— Il la retient.
— Peut-être, dit Amandine. Ou peut-être qu’elle y est allée volontairement.
Cette possibilité fut plus douloureuse que la première.
Léa Morel accepta de vérifier la situation. Elle téléphona à la maison, puis se rendit sur place avec une patrouille. Quarante minutes plus tard, elle rappela.
— Votre mère affirme qu’elle est là de son plein gré.
— Je veux lui parler.
Madeleine prit la ligne.
— Claire, arrête tout cela.
Sa voix était sèche, presque agacée.
— Maman, pourquoi étais-tu chez Maître Sorel ?
Un silence.
— Ce n’est pas le moment.
— Ils ont pris mon argent. Ils ont créé une fondation à mon nom.
— Tu ne comprends pas ce que tu as découvert.
— Alors explique-moi.
Madeleine soupira.
— Ton père n’était pas l’homme que tu crois.
La phrase traversa Claire comme une lame froide.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Reviens à la maison. Daniel peut encore arranger les choses.
Claire sentit Amandine lui toucher légèrement le bras, comme pour lui rappeler de respirer.
— C’est toi qui as pris la lettre ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour te protéger.
— De Daniel ?
Madeleine ne répondit pas.
Derrière elle, Claire entendit la voix de Vanessa, étouffée, puis un bruit de porte.
— Je dois raccrocher.
— Maman…
— N’oublie pas que les morts savent très bien mentir. Ce sont les vivants qui paient pour eux.
La ligne se coupa.
Claire resta debout, le téléphone contre l’oreille.
Amandine ramassa la chaise.
— Il y a deux possibilités, dit-elle. Votre mère est complice, ou elle essaie de gagner du temps.
— Pour quoi ?
— C’est ce que nous devons découvrir.
Dans l’après-midi, elles se rendirent au siège de Verrières Médical. Depuis la mort de Michel, Daniel siégeait au conseil d’administration et contrôlait les décisions financières « temporairement ».
Le bâtiment, installé dans une ancienne filature rénovée, était presque vide. La réceptionniste reconnut Claire, mais son sourire se figea.
— Madame Vernet… Monsieur Vernet a demandé qu’on l’informe si vous veniez.
— Alors informez-le après mon départ.
Claire monta au troisième étage, jusqu’à l’ancien bureau de son père.
La plaque portait désormais le nom de Daniel.
Elle entra avec la clé que Michel lui avait offerte dix ans plus tôt.
Le décor avait changé. Les photos de famille avaient disparu. À leur place, des diplômes encadrés et une maquette du futur siège social occupaient les murs.
Claire ouvrit les tiroirs.
Rien.
Amandine inspecta une armoire métallique. Derrière une pile de dossiers fiscaux, elle trouva un registre relié de cuir.
Les premières pages contenaient des notes de Michel sur les actions de la société. Puis, à la date de son décès, l’écriture changeait.
Daniel avait inscrit des rendez-vous, des montants, des initiales.
V.V.
M.D.
G.V.
Sur une page, un nom apparaissait en toutes lettres : Docteur Éric Valmont.
Claire connaissait ce médecin.
C’était le cardiologue qui avait signé le certificat de décès de son père.
Sous le nom, Daniel avait écrit :
« Dossier original détruit. Copie chez M. »
Claire eut à peine le temps de photographier la page.
La porte du bureau se referma derrière elles.
Vanessa se tenait sur le seuil.
Elle ne souriait plus.
— Donne-moi le registre, Claire.
Amandine se plaça devant sa cliente.
— Vous n’avez aucun droit de lui demander cela.
Vanessa ne la regarda même pas.
— Tu crois que Daniel est le pire homme de cette histoire, dit-elle à Claire. Tu n’as encore rien compris.
— Alors aide-moi à comprendre.
Vanessa jeta un coup d’œil vers le couloir.
— Ton père n’est pas mort d’un infarctus.
Le silence sembla absorber tout l’air de la pièce.
Claire sentit le registre glisser entre ses doigts.
Vanessa s’approcha d’un pas.
— Et si tu continues à fouiller, la prochaine personne qu’ils feront passer pour malade, ce sera toi.
Elle tendit la main.
— Maintenant, donne-moi ce livre.
Mais derrière Vanessa, dans la vitre du couloir, une silhouette venait d’apparaître.
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Daniel.
Et à l’expression de sa sœur, Claire comprit qu’elle venait de dire une chose qu’il ne devait jamais entendre.