Chapitre 11 - La femme incapable

Chapter 11 - Chapitre 11 - La femme incapable
Le tribunal n’accorda pas à Daniel la mesure d’urgence qu’il demandait.
Mais il accepta d’examiner la requête quatre jours plus tard.
Amandine expliqua que c’était déjà une victoire. Claire n’en eut pas l’impression. Elle tenait dans ses mains cent vingt-sept pages décrivant une femme qu’elle ne reconnaissait pas : dépensière, confuse, agressive, oublieuse, incapable de comprendre les conséquences de ses actes.
Certains détails étaient vrais.
Elle avait oublié un rendez-vous chez le dentiste en janvier. Elle avait pleuré dans un restaurant après une dispute. Elle avait commandé deux fois le même meuble en ligne.
Des incidents ordinaires, isolés, transformés en symptômes.
Le mensonge de Daniel n’était pas construit avec du vide. Il était construit avec des fragments de sa vie, arrachés à leur contexte.
Trois médecins avaient signé des attestations.
L’un d’eux, le docteur Leduc, la connaissait réellement. Il l’avait reçue deux fois pour des troubles du sommeil après la mort de son père.
Claire l’appela.
— Je ne peux pas discuter d’un dossier en cours, répondit-il.
— Vous avez écrit que je présentais des pertes de mémoire progressives.
— J’ai retranscrit les informations fournies par votre époux.
— Sans me revoir ?
Silence.
— Madame Vernet, je vous conseille de vous présenter à l’expertise ordonnée par le juge.
— Je le ferai. Et vous devrez expliquer pourquoi vous avez transformé les paroles de mon mari en diagnostic.
Le médecin raccrocha.
Amandine engagea une neurologue indépendante, la professeure Samira Benali, qui accepta de recevoir Claire le jour même.
L’examen dura trois heures.
Mémoire, attention, raisonnement, langage. Claire réussit chaque test. Elle commit deux erreurs mineures et se mit à paniquer.
La professeure posa son stylo.
— Vous savez ce qui m’inquiète le plus ?
Claire sentit sa gorge se serrer.
— Quoi ?
— Que vous pensiez qu’une erreur suffit à prouver que vous êtes folle.
La médecin s’adossa à son fauteuil.
— Votre mari a obtenu ce qu’il voulait : vous surveillez votre propre esprit à sa place.
Claire baissa les yeux.
— Je n’ai aucun signe de déclin cognitif, poursuivit Samira. Vous présentez un état de stress aigu, parfaitement cohérent avec les événements récents. Ce n’est pas une incapacité. C’est une réaction.
Elle rédigea un rapport détaillé.
Pour la première fois depuis le petit déjeuner, Claire sentit qu’un document parlait d’elle sans la déformer.
Pendant ce temps, Léa, officiellement écartée de l’enquête, cherchait son frère à titre personnel. Elle transmit à Amandine l’adresse d’un garage où Arnaud Morel avait loué un box.
La police y trouva le premier disque dur de Mireille, intact, ainsi que des copies de dossiers sur Gérard.
Arnaud avait laissé une note :
« Je n’ai jamais travaillé pour Vernet. J’ai fait croire que oui pour approcher Gérard. Léa ne doit pas être mêlée à cela. »
Aucune preuve ne confirmait encore sa version.
Sur les vidéos de la maison, plusieurs scènes apparurent.
Daniel entrait dans le bureau de Claire pendant son sommeil. Vanessa photographiait ses signatures. Gérard, vivant, visitait la maison deux ans après sa prétendue mort. Madeleine lui remettait une enveloppe.
Puis une séquence attira l’attention d’Amandine.
Trois semaines auparavant, Vanessa se trouvait seule dans la cuisine avec Daniel.
« Tu devais seulement transférer les parts », disait-elle. « Pas la faire déclarer incapable. »
Daniel répondait :
« Elle finira par parler. »
« Elle ne sait rien. »
« Elle commence à poser des questions sur la carte. »
Vanessa baissait la voix.
« Et si je lui dis tout ? »
Daniel s’approchait.
« Alors Gérard récupère Emma. »
L’image s’interrompait.
Claire regarda la séquence trois fois.
— Qui est Emma ?
Madeleine secoua la tête.
Mireille, elle, se souvenait d’une adolescente venue une fois à la maison. Daniel l’avait présentée comme la fille d’une amie de Vanessa.
Une recherche discrète révéla qu’Emma Caron, seize ans, était scolarisée dans un pensionnat près de Lausanne. Sa mère légale était Vanessa Caron.
Le nom du père n’apparaissait pas.
Amandine retrouva toutefois un jugement de divorce britannique vieux de onze ans. Daniel Vernet et Vanessa Caron avaient été mariés. Une enfant était mentionnée dans les pièces confidentielles.
Emma.
— Daniel est son père, dit Claire.
— Probablement.
Tout s’éclairait autrement.
Vanessa n’était pas seulement l’ancienne épouse devenue complice. Gérard tenait sa fille. Daniel utilisait cette menace pour contrôler Vanessa comme il contrôlait Claire.
Cela ne l’innocentait pas.
Mais cela expliquait pourquoi Vanessa avait parfois semblé vouloir parler, puis reculait.
À dix-neuf heures, Claire reçut un appel du pensionnat.
Une responsable lui demanda si elle était bien « la tante Claire » autorisée à venir chercher Emma.
— Qui vous a donné mon numéro ?
— La mère de l’enfant. Elle a appelé il y a dix minutes.
Claire échangea un regard avec Amandine.
— Où est Emma ?
La voix de la responsable changea.
— Elle vient de quitter l’établissement avec un homme qui s’est présenté comme son grand-père.
Gérard.
Au même instant, un message de Vanessa arriva.
« Daniel a pris le livre. Gérard a pris ma fille. Je vous donnerai tout, mais vous devez m’aider à récupérer Emma avant demain matin. »
En pièce jointe se trouvait l’adresse d’une villa au bord du lac.
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Et une photographie prise quelques secondes plus tôt montrait Emma assise dans une voiture, le visage tourné vers la vitre.
Sur le siège avant, Gérard tenait le Petit Prince.