Chapitre 07 - La chambre 312

Chapter 07 - Chapitre 07 - La chambre 312
La clinique des Cèdres dominait le lac Léman depuis une colline couverte de sapins.
Sur son site internet, elle se présentait comme un établissement privé spécialisé dans la convalescence de longue durée. Les photographies montraient des chambres lumineuses, des terrasses fleuries et des patients souriants dont on ne distinguait jamais vraiment le visage.
Léa Morel ne pouvait pas intervenir en Suisse sans procédure. Amandine contacta un confrère genevois et transmit les documents au parquet financier français.
Claire, elle, ne supportait plus d’attendre.
— Je vais voir Isabelle.
— Seule, non, dit Amandine.
Madeleine voulut venir.
Claire refusa d’abord, puis accepta. Sa mère connaissait peut-être les lieux, les noms et les mensonges. Et malgré tout ce qui les séparait, Claire ne voulait pas la laisser disparaître encore une fois derrière ses décisions prises « pour protéger ».
Elles arrivèrent en fin d’après-midi.
La réceptionniste annonça qu’Isabelle Dubois ne recevait personne sans rendez-vous. Claire posa sur le comptoir une copie de la lettre de Michel.
— Dites-lui que la fille de son père est ici.
Dix minutes plus tard, une femme d’environ quarante-cinq ans descendit l’escalier.
Isabelle avait les cheveux bruns, coupés au carré, et les mêmes yeux gris que Michel. Elle portait une blouse blanche sans bijoux, à l’exception d’une montre ancienne que Claire reconnut aussitôt.
Elle avait appartenu à son père.
Isabelle s’arrêta en voyant Madeleine.
— Tu l’as amenée.
Ce n’était pas une question.
— Étienne nous a parlé de la chambre 312, dit Claire.
Le visage d’Isabelle changea.
— Où est-il ?
— Nous ne savons pas.
Isabelle ferma les yeux une seconde.
— Venez.
Elle les conduisit dans un bureau donnant sur le jardin. Sur une étagère, Claire aperçut une photographie de Michel jeune, assis près d’une femme qu’elle ne connaissait pas. Entre eux se tenait une petite fille.
Isabelle.
— Pourquoi mon père ne m’a jamais parlé de vous ? demanda Claire.
— Parce qu’il m’a abandonnée à neuf ans.
La réponse ne portait ni colère ni larmes. Seulement une fatigue ancienne.
Michel avait rencontré Madeleine alors qu’il était encore marié à la mère d’Isabelle. Il avait quitté sa première famille, puis s’était consacré à la nouvelle entreprise qu’il fondait avec Madeleine. Les visites s’étaient espacées. Les lettres aussi.
— Il a payé mes études, dit Isabelle. C’était sa manière de se convaincre qu’il n’était pas un lâche.
Madeleine détourna le regard.
— Je ne savais pas qu’il avait cessé de te voir.
Isabelle eut un sourire froid.
— Tu ne voulais pas savoir.
Claire sentit la conversation glisser vers une histoire qui ne lui appartenait pas entièrement, mais dont elle portait les conséquences.
— Pourquoi avez-vous sa montre ?
— Il est venu me voir deux semaines avant sa mort. Il m’a dit qu’il avait fait beaucoup de mal et qu’il essayait enfin d’arrêter Gérard.
— Vous connaissiez Gérard ?
— Il était patient ici sous le nom de Georges Vaillant.
G.V.
Les initiales du registre.
Isabelle ouvrit un tiroir et en sortit une carte magnétique.
— Chambre 312.
Elles montèrent au troisième étage. Le couloir était silencieux, couvert d’une moquette épaisse. Au bout, une porte sans numéro visible s’ouvrit sur une suite vide.
Le lit était fait. Une tasse de thé encore tiède reposait sur une table.
Gérard venait de partir.
Isabelle se dirigea vers le mur, décrocha un tableau et révéla un petit coffre.
À l’intérieur se trouvaient des classeurs, plusieurs téléphones et une boîte métallique.
— Michel savait que Gérard conservait ici les preuves utilisées pour faire chanter ses associés, expliqua-t-elle. Il voulait les copier.
Amandine ouvrit le premier classeur.
Des contrats signés par Daniel. Des relevés de Vanessa. Des photographies de Madeleine entrant dans une banque.
Puis un dossier au nom de Claire.
Elle l’ouvrit.
Il contenait des certificats médicaux évoquant des troubles anxieux sévères, des crises de confusion et une incapacité progressive à gérer ses biens.
Tout était faux.
Les signatures des médecins, elles, semblaient vraies.
— Daniel préparait une mesure de protection juridique, murmura Amandine. Il voulait vous faire déclarer vulnérable.
Claire tourna les pages.
Il y avait des comptes rendus de rendez-vous auxquels elle n’avait jamais assisté, des témoignages de domestiques qu’elle ne connaissait pas et même une lettre de Madeleine affirmant que sa fille perdait la mémoire.
Claire leva les yeux vers sa mère.
— Tu as écrit ça ?
Madeleine prit la feuille. Ses mains se mirent à trembler.
— Non.
— C’est ta signature.
— Elle est imitée.
Claire aurait voulu la croire. Elle n’y parvenait plus spontanément.
Isabelle ouvrit la boîte métallique.
Elle contenait le dossier original du docteur Valmont, ainsi qu’un petit enregistreur.
Sur l’appareil, un seul fichier.
La voix de Michel apparut.
« Gérard, si vous entendez ceci, c’est que je n’ai pas réussi à sortir. Vous avez fait de Daniel un homme qui confond l’amour avec la possession. Mais ne vous trompez pas : il vous déteste assez pour vous trahir. »
Un bruit de porte.
Puis la voix de Daniel, plus jeune :
« Vous n’auriez pas dû venir ici, Michel. »
Claire retint son souffle.
L’enregistrement continua avec des pas, une dispute étouffée, puis Michel prononça :
« Si je meurs, Claire saura que vous étiez là. »
Un silence.
Et enfin une voix de femme :
« Donne-moi le flacon, Daniel. Tu as déjà dépassé la dose. »
Claire reconnut cette voix.
Ce n’était pas Vanessa.
Ce n’était pas Madeleine.
C’était Isabelle.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Isabelle ne nia pas.
Elle s’assit lentement sur le bord du lit vide.
— Je peux expliquer.
Mais avant qu’elle ne commence, la porte de la chambre se referma derrière eux.
Un homme âgé se tenait dans l’embrasure, appuyé sur une canne.
May you like
Gérard Vernet était vivant.
Et il avait amené Daniel avec lui.