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Chapitre 08 - Manon a tout vu

Chapitre 08 - Manon a tout vu

Manon avait quatorze ans, des lunettes rondes, une frange qu’elle coupait elle-mĂȘme et ce mĂ©lange bouleversant de luciditĂ© et de fragilitĂ© qu’ont les adolescents quand les adultes cessent de jouer correctement leur rĂŽle. Elle Ă©tait la fille de Sophie, la meilleure amie de Claire, celle que Daniel avait progressivement rĂ©ussi Ă  Ă©loigner en rĂ©pĂ©tant que “Sophie jugeait trop”.

Ce soir-lĂ , Claire l’avait appelĂ©e pour l’aider Ă  choisir un cadeau d’anniversaire. Elle avait posĂ© son tĂ©lĂ©phone contre un vase, dans le petit salon. Puis Daniel Ă©tait entrĂ©. Une phrase. Deux. Le ton qui monte. La main de Daniel. Claire se souvenait d’avoir entendu l’appel se couper, mais en rĂ©alitĂ©, Manon avait enregistrĂ© l’écran avant que la connexion ne tombe.

— Elle n’aurait jamais dĂ» voir ça, murmura Claire.

Elles se retrouvĂšrent chez Sophie, dans un appartement du quinziĂšme oĂč les livres dĂ©bordaient des Ă©tagĂšres et oĂč le thĂ© sentait la cannelle. Manon ne courut pas vers Claire. Elle resta debout prĂšs du canapĂ©, droite comme une petite sentinelle, les yeux rouges mais secs.

— Je suis dĂ©solĂ©e, dit-elle.

Claire sentit sa gorge se fermer.

— Non, ma chĂ©rie. C’est moi qui suis dĂ©solĂ©e.

Manon baissa les yeux.

— J’ai voulu appeler maman, mais je n’arrivais pas Ă  parler. Alors j’ai envoyĂ© la vidĂ©o Ă  Vanessa parce que j’avais vu son nom sur ton tĂ©lĂ©phone une fois. Je croyais
 je croyais qu’elle aiderait.

Vanessa, assise prĂšs de la fenĂȘtre, se dĂ©composa. Sophie la fusilla du regard.

— Et elle a attendu ?

— Oui, dit Vanessa.

Pas d’excuse. Pas encore. Peut-ĂȘtre que les excuses, chez les gens comme elle, devaient d’abord apprendre Ă  se tenir debout.

Elle expliqua qu’elle avait reçu la vidĂ©o, compris que Daniel avait franchi une limite irrĂ©parable, puis couru chez Gloria. Sa mĂšre lui avait pris le tĂ©lĂ©phone, avait regardĂ© la scĂšne jusqu’au bout, puis avait dit : “C’est parfait. Maintenant elle aura honte.”

Claire ferma les yeux. Elle croyait avoir atteint le fond la veille. Elle découvrait que le fond avait des escaliers.

Manon sortit de sa poche un papier plié.

— J’ai Ă©crit ce que j’ai vu. Pour la police. Mais je ne veux pas aller au tribunal.

— On te protĂ©gera, dit Sophie.

— Les adultes disent ça.

Cette phrase fit taire toute la piĂšce.

Claire s’assit Ă  cĂŽtĂ© d’elle, sans la toucher d’abord. Elle attendit que Manon incline un peu l’épaule. Alors seulement, elle posa une main douce sur son dos.

— Tu n’as pas Ă  ĂȘtre courageuse pour nous. Tu as dĂ©jĂ  fait ce qu’aucun adulte n’a osĂ© faire dans cette maison : tu as regardĂ© la vĂ©ritĂ© sans l’arranger.

Manon pleura enfin. Pas fort. Juste assez pour redevenir une enfant pendant quelques minutes.

Le lendemain, la vidĂ©o fut remise aux enquĂȘteurs. Daniel fut placĂ© en garde Ă  vue prolongĂ©e. Gloria convoqua un avocat. Marc Saint-Aubin disparut de son cabinet “pour raisons de santĂ©â€. Quant Ă  Claire, elle reçut un courrier recommandĂ© Ă  l’hĂŽtel.

À l’intĂ©rieur, une convocation chez un notaire.

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Objet : succession Henri Beaumont.

Et en bas de page, une phrase manuscrite ajoutĂ©e au crayon : “Votre prĂ©sence peut modifier l’hĂ©ritage de toute la famille.”

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